Roukiata Ouedraogo : quand une voix transforme la colère contre l’excision en combat pour sauver des filles

Heure de publication 18:00 - Temps de lecture : 3 min 41 s

Roukiata Ouedraogo, une voix engagée contre l’excision. Victime de mutilation génitale féminine dans son enfance, l’humoriste et comédienne transforme son expérience personnelle en une parole publique pour sensibiliser, briser les tabous et contribuer à protéger les filles. Une voix qui refuse le silence et plaide pour l’abandon définitif de l’excision. – © Roukiata Ouedraogo.

Texte par : Thalf Sall

Une phrase sexiste publiée sur les réseaux sociaux a ravivé une blessure que des millions de femmes portent encore dans leur chair. Roukiata Ouedraogo a choisi de répondre, non par le silence, mais par la mémoire, les faits et un appel à l’action. Victime d’excision à l’âge de trois ans, comme elle l’a elle-même raconté dans plusieurs interviews, l’humoriste et comédienne franco-burkinabè a progressivement transformé cette expérience intime en un combat public contre les mutilations génitales féminines. Sa nouvelle prise de parole rappelle une évidence : face aux mutilations génitales féminines, la solution n’est pas de banaliser la violence, mais de changer les normes qui la perpétuent.

« Je sors de mes vacances pour parler. Pas uniquement pour moi. Mais pour NOUS. » Dès les premières lignes de sa publication, Roukiata Ouedraogo refuse que la question de l’excision soit réduite à une polémique sur les réseaux sociaux. Elle ramène le débat à celles qui en portent les conséquences : les filles exposées à la mutilation et les femmes qui vivent avec ses séquelles.

Cette prise de parole trouve un écho particulier dans son propre parcours. Roukiata Ouedraogo a raconté avoir été excisée à l’âge de trois ans. Elle explique avoir pris pleinement conscience de ce qui lui était arrivé plusieurs années plus tard, après son arrivée en France. Une expérience intime qu’elle a progressivement transformée en parole publique.

Sur scène, notamment dans son spectacle Je demande la route, l’humoriste aborde ainsi un sujet longtemps entouré de silence et de tabous. L’humour devient alors un moyen de créer une brèche dans le non-dit, de susciter la réflexion et d’atteindre des publics que les campagnes traditionnelles de sensibilisation touchent parfois plus difficilement. Derrière le rire, il y a toutefois une réalité sanitaire et humaine considérable.

230 millions de femmes et de filles concernées


Les chiffres donnent la mesure du phénomène. Selon l’Organisation mondiale de la santé, plus de 230 millions de filles et de femmes vivant aujourd’hui ont subi une mutilation génitale féminine. Chaque année, plus de quatre millions de filles risquent encore d’être victimes de cette pratique, principalement avant l’âge de 15 ans.

L’OMS est sans ambiguïté : les mutilations génitales féminines ne présentent aucun bénéfice pour la santé. Elles peuvent entraîner immédiatement des hémorragies, des infections, un état de choc et, dans les cas les plus graves, la mort. Les conséquences peuvent également se prolonger pendant des années : douleurs, infections, complications sexuelles et obstétricales, troubles psychologiques et difficultés lors de l’accouchement.

Le sujet dépasse donc largement la querelle numérique qui a déclenché la réaction de la comédienne. Il touche à la santé publique, aux droits de l’enfant, à l’égalité et au droit fondamental de chaque personne à disposer de son propre corps.

C’est précisément cette banalisation que Roukiata Ouedraogo entend combattre. Pour elle, les mots ne sont jamais neutres lorsqu’ils portent sur une violence qui touche des millions de femmes. Une plaisanterie peut contribuer à normaliser ce qui devrait être remis en question ; une parole publique peut, à l’inverse, contribuer à faire évoluer les représentations.

Faire évoluer les normes, pas stigmatiser les communautés


Mais dénoncer ne suffit pas. La question centrale demeure : comment faire reculer durablement les mutilations génitales féminines ?

Les expériences menées dans différents pays montrent qu’aucune réponse isolée ne peut suffire. L’information et l’éducation jouent un rôle déterminant, notamment auprès des filles, des garçons, des parents et des futurs parents. Les professionnels de santé doivent également pouvoir prévenir les familles, prendre en charge les complications et accompagner les survivantes.

La protection juridique constitue un autre pilier. Les interdictions doivent être connues, appliquées et accompagnées de mécanismes permettant de protéger effectivement les filles exposées au risque. Mais la loi ne peut produire seule un changement durable lorsque la pratique reste profondément ancrée dans certaines normes familiales et sociales.

C’est pourquoi les démarches communautaires sont essentielles. Au Sénégal, par exemple, des programmes ont associé sensibilisation, dialogue avec les communautés, responsables religieux et traditionnels, anciennes exciseuses et jeunes générations. Dans plusieurs territoires, cette mobilisation collective a contribué à faire émerger des engagements publics en faveur de l’abandon de la pratique.

L’enjeu est donc moins de culpabiliser les communautés que de leur permettre de construire elles-mêmes de nouvelles normes. Une famille doit pouvoir renoncer à l’excision sans avoir le sentiment de renoncer à son identité.

De la dénonciation à la possibilité du changement


C’est dans cette perspective que la parole de Roukiata Ouedraogo prend une dimension particulière. Une artiste ne peut évidemment pas, à elle seule, mettre fin à une pratique qui traverse les générations. Mais elle peut contribuer à déplacer le regard, donner une visibilité aux survivantes et faire entrer dans l’espace public une réalité souvent tue.

Dans une publication mise en ligne sur sa page Facebook le 10 août 2026, après des propos présentant l’excision comme un moyen de « calmer » les femmes, elle hausse le ton : « Des femmes vivent avec ce traumatisme à vie. Réduire ça à une blague misogyne, c’est cracher sur la douleur de millions de femmes. »

Elle poursuit en rappelant les conséquences physiques et psychologiques de la pratique et refuse qu’elle puisse être présentée comme une solution : « L’excision n’a jamais “calmé” personne. Elle détruit. Physiquement. Psychologiquement. Génération après génération. »

Puis vient une formule qui résume sa position : « On parle de droits humains, pas de ton avis de comptoir. L’excision n’est pas une opinion. C’est un crime. » Et de conclure, sans détour : « On ne “remet rien au goût du jour”. On l’éradique. Point. »

Au-delà de la polémique, son intervention pose une question de société : comment transmettre des traditions sans reproduire les violences qui ont pu les accompagner ? La réponse passe par l’éducation, la protection, l’accès aux soins, l’application de la loi, mais aussi par la capacité des communautés à faire évoluer leurs propres normes.

Éradiquer l’excision ne signifie pas effacer une culture. Cela signifie refuser que le corps des filles soit le prix de sa transmission. C’est aussi permettre aux familles de préserver ce qui fait leur identité tout en abandonnant une pratique qui porte atteinte à l’intégrité physique et aux droits fondamentaux des enfants.

La démarche de Roukiata Ouedraogo s’inscrit ainsi dans une dynamique qui dépasse la seule dénonciation. Sa voix ne constitue pas une solution à elle seule ; elle peut toutefois contribuer à créer l’une des conditions indispensables du changement : rendre le sujet impossible à ignorer. Passer du silence à la parole, de la banalisation à la prise de conscience, puis de la prise de conscience à l’action.

Parce que derrière les statistiques, il y a des filles qui doivent pouvoir grandir sans craindre qu’une norme sociale décide à leur place de ce qui doit arriver à leur corps.


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