NAKA : le pari togolais d'une logistique urbaine plus silencieuse et mesurable
Heure de publication 19:25 - Temps de lecture : 3 min 18 s
Odilon Hounkpati, directeur général et cofondateur de NAKA, lors du Falling Walls Lab Lomé 2026. Il y présente une ambition : repenser la mobilité et la logistique urbaines grâce à des solutions plus propres, plus silencieuses et davantage traçables. – © NAKA
Texte par : Thalf Sall
À Lomé, une jeune entreprise veut transformer la manière dont circulent colis, documents et équipements. Sa plateforme associe véhicules électriques, suivi numérique des opérations et mesure progressive de l'impact carbone. Plus qu'une application de livraison, NAKA ambitionne de devenir une infrastructure de confiance pour la mobilité urbaine en Afrique.
Dans les capitales africaines, la logistique du dernier kilomètre reste souvent un angle mort de la transformation numérique. Commander un transport peut encore nécessiter plusieurs appels, des négociations improvisées et une succession de messages pour savoir si le colis a bien été récupéré ou livré. À cette incertitude s'ajoutent les nuisances sonores, les émissions liées aux véhicules thermiques et l'absence de données permettant aux entreprises de mesurer l'empreinte environnementale de leurs déplacements.
C'est à partir de ce constat qu'est née NAKA, une plateforme développée au Togo par l'entrepreneur Odilon Hounkpati. Son ambition : réunir, dans un même environnement numérique, la mobilité électrique, la traçabilité des opérations et la mesure de l'impact climatique.
Le dernier kilomètre, un maillon encore fragile
Le problème que cherche à résoudre NAKA n'est pas uniquement celui du transport. Il touche aussi à la confiance.
Pour un particulier, l'incertitude commence dès la demande : qui viendra récupérer le colis ? Où se trouve-t-il ? Quand sera-t-il livré ? Pour une entreprise, les difficultés prennent une autre dimension. Il faut coordonner les courses, conserver les justificatifs, contrôler les dépenses, suivre les performances et, de plus en plus, documenter les engagements environnementaux.
Ces fragilités s'expliquent par plusieurs causes profondes : un secteur largement fragmenté, une faible numérisation des petites opérations urbaines, des outils de suivi dispersés et une transition encore lente vers des moyens de transport moins polluants.
« Nous savons aujourd'hui suivre le prix, la position et l'heure d'arrivée d'une livraison, mais nous savons encore très peu mesurer l'impact climatique de son déplacement », expliquait récemment Odilon Hounkpati lors de sa présentation à Falling Walls Lomé 2026.
C'est précisément dans cet espace que NAKA veut intervenir.
Une plateforme qui relie mobilité, données et climat
La solution repose sur trois piliers complémentaires.
Le premier est la mobilité électrique. NAKA prévoit de s'appuyer progressivement sur des conducteurs partenaires utilisant des engins électriques adaptés aux déplacements urbains. L'objectif est de réduire le bruit et les émissions sans bouleverser immédiatement les habitudes des clients.
Le deuxième pilier est la traçabilité numérique. Depuis l'application destinée aux clients ou l'espace professionnel, une demande peut être créée, attribuée à un conducteur partenaire – appelé « Jason » dans l'écosystème NAKA – puis suivie jusqu'à son terme. L'utilisateur retrouve ensuite l'historique de l'opération et les preuves numériques disponibles.
Le troisième pilier concerne la mesure de l'impact. À travers un outil baptisé Carbon Converter, la plateforme cherche à transformer les trajets réalisés en données exploitables : distance parcourue, estimation des émissions associées ou évitées selon les informations disponibles, puis indicateurs utiles aux démarches de responsabilité sociétale ou environnementale.
Cette combinaison distingue NAKA de nombreuses applications de livraison classiques. Là où celles-ci se concentrent principalement sur la rapidité ou la géolocalisation, le projet togolais tente d'intégrer la dimension climatique dès la conception du service.
Du clic à la preuve numérique
Le fonctionnement se veut volontairement simple.
L'utilisateur commence par décrire son besoin depuis l'application. Un conducteur partenaire disponible prend ensuite en charge l'opération. Le client peut suivre l'avancement du déplacement et, une fois la mission terminée, accéder à l'historique ainsi qu'aux justificatifs numériques.
Pour les entreprises, la valeur ajoutée réside surtout dans la consolidation de ces informations. Les kilomètres, les opérations et les preuves peuvent être regroupés afin de mieux documenter les activités de mobilité. Cette approche intéresse particulièrement les organisations qui souhaitent tester des solutions concrètes avant d'envisager un déploiement plus large.
NAKA revendique d'ailleurs une stratégie progressive. L'application est déjà accessible sur Google Play, mais l'entreprise préfère commencer par des zones limitées, recruter et vérifier ses premiers conducteurs, travailler avec des entreprises pilotes et documenter les résultats avant d'étendre le service.
Cette méthode par expérimentation permet de corriger les usages réels plutôt que de chercher une croissance trop rapide.
Une ambition togolaise pensée pour l'Afrique
L'histoire de NAKA ne s'est pas construite en quelques mois. Le projet est le résultat de plusieurs années de réflexion autour du climat, du numérique, de la mobilité et de l'expérience utilisateur. Les échanges avec des entreprises, des communautés et des partenaires ont progressivement fait évoluer le concept.
À sa tête, Odilon Hounkpati, CEO et cofondateur, défend une conviction : la transition écologique ne pourra s'imposer que si elle reste utile, accessible et économiquement viable. Pour lui, une mobilité plus propre doit aussi offrir un service professionnel et fiable.
Cette philosophie explique le choix de ne pas présenter NAKA comme une simple flotte de véhicules électriques. L'entreprise veut bâtir une infrastructure de confiance capable, à terme, d'être reproduite dans d'autres villes africaines confrontées à des défis similaires : croissance urbaine rapide, congestion, pollution et besoin croissant de traçabilité.
Le modèle pourrait ainsi être répliqué en adaptant le réseau de conducteurs, les partenariats locaux et les données environnementales à chaque territoire.
Un potentiel réel, mais des défis à surmonter
Le projet présente plusieurs atouts. Il répond simultanément à des besoins opérationnels et environnementaux, adopte une logique de déploiement prudente et cherche à produire des indicateurs vérifiables plutôt que de se limiter à un discours écologique.
Des questions demeurent néanmoins. La disponibilité des véhicules électriques, le coût de leur acquisition, les infrastructures de recharge et la précision des calculs d'émissions seront déterminants pour crédibiliser la promesse climatique. De même, la réussite dépendra de la capacité à constituer un réseau suffisamment dense de conducteurs partenaires pour garantir un service fiable.
Ces défis ne remettent pas en cause l'intérêt de l'initiative, mais ils rappellent qu'une innovation de mobilité doit démontrer son efficacité sur la durée.
NAKA avance donc sans promettre une révolution instantanée. Son pari est plus méthodique : prouver, opération après opération, qu'une logistique urbaine peut devenir à la fois plus silencieuse, mieux documentée et progressivement moins carbonée.
Depuis Lomé, cette jeune entreprise togolaise esquisse ainsi une voie originale pour le dernier kilomètre africain : faire en sorte que chaque déplacement ne soit plus seulement un trajet, mais aussi une donnée utile pour mieux organiser la ville et accompagner sa transition.
