Twiga Foods : la technologie qui réinvente le chemin de la ferme au marché en Afrique

Heure de publication 12:52 - Temps de lecture : 3 min 35 s

Peter Njonjo, entrepreneur et investisseur kényan, cofondateur et ancien directeur général de Twiga Foods. – © Peter Njonjo.

Texte par : Thalf Sall

Entre le champ et l’étal d’un marché africain, les produits frais parcourent encore un itinéraire semé d’intermédiaires, de pertes et d’incertitudes. Au Kenya, Twiga Foods a entrepris de réorganiser cette chaîne en s’attaquant moins à la production qu’au maillon longtemps négligé de la distribution. Depuis 2014, la start-up kényane combine plateforme numérique, données, approvisionnement et logistique pour rapprocher producteurs et petits commerçants. Son parcours montre autant le potentiel de l’agritech africaine que les défis économiques qui apparaissent lorsqu’une solution veut changer d’échelle.

Au Kenya comme dans une grande partie de l’Afrique, l’alimentation urbaine dépend largement d’un tissu de petits producteurs, grossistes, kiosques et détaillants informels. Cette fragmentation complique la rencontre entre l’offre et la demande. Un agriculteur peut disposer de tomates, de bananes ou de pommes de terre sans disposer d’un débouché régulier, tandis qu’un commerçant urbain doit consacrer du temps et de l’argent à rechercher ses marchandises.

À cette désorganisation s’ajoutent les problèmes de transport, de stockage, de prévision des volumes et de conservation. Pour les denrées périssables, quelques heures ou une mauvaise manipulation peuvent transformer une récolte commercialisable en perte sèche.

C’est précisément cette friction que Peter Njonjo et Grant Brooke ont voulu réduire en fondant Twiga Foods en 2014. Ancien dirigeant de Coca-Cola, Njonjo avait passé 21 ans au sein du groupe, jusqu’à diriger son activité en Afrique de l’Ouest et centrale. Son expérience des réseaux de distribution lui a donné une conviction : pour rendre l’alimentation plus accessible, il fallait aussi rendre sa circulation beaucoup plus efficace.

 

Une plateforme numérique pour raccourcir la chaîne

 

Le principe de Twiga est relativement simple : utiliser la technologie pour organiser un marché qui fonctionnait jusque-là de manière largement dispersée.

Les producteurs partenaires peuvent écouler leur récolte via un réseau structuré plutôt que de dépendre exclusivement des marchés de gros. De l’autre côté, les petits détaillants commandent les marchandises dont ils ont besoin à travers une plateforme B2B. Les produits sont ensuite collectés, regroupés, contrôlés puis acheminés vers les points de vente.

La technologie devient ainsi le système nerveux de l’opération. Elle permet de rapprocher les données de disponibilité des produits et les besoins des commerçants, d'organiser les commandes et d’améliorer la planification logistique. Twiga s’est aussi appuyée sur les paiements mobiles, notamment M-Pesa, pour faciliter les transactions. La Banque mondiale a documenté le modèle comme un exemple de plateforme numérique capable de connecter directement agriculteurs et petits vendeurs tout en réduisant certaines couches d’intermédiation.

Le dispositif ne repose toutefois pas sur une application seule. Il associe infrastructure physique et outils numériques : centres de collecte, stockage, transport, contrôle des produits et distribution. C’est cette combinaison qui constitue le véritable cœur de la solution.

Les résultats documentés par la Banque mondiale donnent une mesure de cette promesse. Sur le réseau Twiga, les pertes post-récolte rapportées sont passées d’environ 30 % dans les circuits traditionnels à 4 % pour les produits commercialisés via la plateforme. Une étude de cas de l’institution mentionnait un réseau de 13 000 agriculteurs et 6 000 vendeurs, avec environ 2 000 points de vente servis quotidiennement à une période donnée.

 

De l’agritech à une infrastructure alimentaire plus large

 

Twiga n’est cependant pas restée figée dans son modèle initial. Pour sécuriser son approvisionnement, améliorer la traçabilité et mieux contrôler la qualité, l’entreprise a progressivement intégré davantage de maillons de la chaîne.

En 2022, elle a notamment lancé Twiga Fresh, une activité agricole destinée à produire notamment des oignons, des tomates et des pastèques. L’objectif affiché était de répondre aux problèmes de ruptures de stock, de volatilité des prix et de traçabilité rencontrés dans le modèle initial.

Cette stratégie s’est accompagnée d’investissements logistiques. Un centre de distribution de 200 000 pieds carrés a été inauguré à Tatu City, avec des équipements destinés au stockage, au traitement et à la traçabilité des produits.

Mais l'histoire récente de Twiga rappelle une réalité essentielle du journalisme de solutions : une innovation peut être pertinente sans que son modèle économique soit définitivement résolu.

En 2023, l’entreprise a réduit ses effectifs, fermé plusieurs centres de distribution et réorganisé ses opérations autour d’un entrepôt central et d’un modèle logistique davantage externalisé. Elle a engagé un processus de refinancement.

En 2025, Twiga a franchi une nouvelle étape en acquérant des participations majoritaires dans trois distributeurs kényans de produits de grande consommation. L’entreprise cherchait ainsi à évoluer vers un modèle plus léger en actifs, en combinant distribution traditionnelle, technologie et systèmes de commande plutôt qu’en voulant contrôler elle-même chaque maillon.

 

Une solution reproductible, mais pas à copier-coller

 

La force de Twiga ne réside donc pas seulement dans son application. Elle tient à une méthode : identifier une inefficacité structurelle, numériser la relation commerciale, agréger la demande, organiser l’offre et construire une logistique capable de suivre les données.

C’est ce principe qui rend le modèle potentiellement reproductible dans d’autres marchés africains. Chaque pays possède toutefois ses propres réalités : infrastructures routières, densité urbaine, systèmes de paiement, réglementation, habitudes commerciales, capacités de stockage et organisation des producteurs.

L’expérience de Twiga fournit surtout une architecture adaptable. Le numérique peut identifier la demande ; les plateformes peuvent rapprocher producteurs et détaillants ; les données peuvent améliorer les prévisions ; les infrastructures de stockage peuvent limiter les pertes ; les réseaux de distribution existants peuvent être intégrés plutôt que systématiquement remplacés.

Le parcours de l'entreprise montre aussi que la mise à l’échelle exige une discipline économique aussi forte que l’innovation technologique. En 2025, Twiga a même suspendu temporairement ses opérations à Nairobi afin de réorganiser son dispositif de distribution et de rechercher une infrastructure plus adaptée.

C’est peut-être là que réside la véritable leçon de Twiga Foods. La transformation des systèmes alimentaires africains ne passera pas uniquement par davantage d’applications. Elle nécessitera des entreprises capables d’articuler données, infrastructures, financement, producteurs, commerçants et logistique, tout en acceptant de revoir leur modèle lorsque la réalité du terrain l’exige.

De la ferme au kiosque, Twiga Foods aura ainsi contribué à démontrer qu’une chaîne alimentaire plus courte, plus lisible et mieux pilotée par la donnée est possible. Son expérience est à la fois une réussite documentée et un laboratoire grandeur nature : celui d’une Afrique qui ne cherche plus seulement à produire davantage, mais à mieux faire circuler ce qu’elle produit.


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