Farmcrowdy : le pari numérique pour transformer l’agriculture nigériane
Heure de publication 19:51 - Temps de lecture : 3 min 43 s
Farmcrowdy, pionnière nigériane de l’AgriTech, mise sur le numérique pour rapprocher petits exploitants, financements, expertise agricole et marchés, avec une ambition : rendre les chaînes de valeur alimentaires plus inclusives, productives et durables. – © DR.
Texte par : Thalf Sall
Au Nigeria, le manque de financement, l’accès limité aux intrants et la difficulté à trouver des débouchés enferment encore de nombreux petits exploitants dans une agriculture à faible productivité. Lancée en 2016, Farmcrowdy a choisi de s’attaquer à ces blocages en rapprochant agriculteurs, capitaux, expertise technique et marchés grâce au numérique. Une expérience qui montre comment la technologie peut réorganiser une chaîne de valeur agricole, tout en révélant les conditions nécessaires pour qu’un tel modèle puisse réellement changer d’échelle.
L’innovation de Farmcrowdy ne commence pas par une application, mais par un constat : produire davantage suppose d’abord de pouvoir financer la production. Au Nigeria, les petits exploitants constituent une part essentielle de la production agricole, mais leur accès au crédit formel demeure historiquement limité. La GSMA rappelait ainsi que, entre 2009 et 2013, moins de 3 % des crédits annuels accordés par les banques de dépôt étaient destinés aux petits exploitants.
Cette difficulté financière se combine à d’autres obstacles : accès irrégulier aux semences et aux engrais, manque d’accompagnement technique, difficultés à mécaniser les exploitations, incertitude sur les prix et éloignement des marchés. Le problème n’est donc pas seulement de produire. Il est aussi de savoir quoi produire, avec quels moyens, selon quelles pratiques et pour quel marché.
C’est dans cet environnement qu’Onyeka Akumah et ses cofondateurs ont lancé Farmcrowdy en novembre 2016. Akumah explique avoir été confronté à cette question lorsqu’un agriculteur de son entourage cherchait des ressources pour poursuivre son activité. Ses recherches l’ont ensuite conduit à identifier un paradoxe : d’un côté, des agriculteurs disposant de terres mais manquant de capitaux ; de l’autre, des particuliers intéressés par l’agriculture mais ne possédant ni l’expérience ni le temps nécessaires pour exploiter eux-mêmes une ferme.
La réponse imaginée consiste à construire un intermédiaire numérique entre ces deux mondes.
Un modèle qui relie financement, production et débouchés
Farmcrowdy a d’abord développé un modèle de crowd-farming. Sur la plateforme, des investisseurs ou « sponsors » pouvaient sélectionner des opportunités agricoles selon le type de production, le montant à engager et la durée du cycle. Les projets pouvaient concerner notamment le maïs, le manioc, le riz, le soja ou encore l’élevage.
Le principe était relativement simple : les capitaux mobilisés servaient à financer les besoins de la production, tandis que les agriculteurs bénéficiaient d’un accompagnement opérationnel. Des spécialistes agricoles intervenaient sur les pratiques culturales, les intrants et le suivi des exploitations. Farmcrowdy cherchait également à organiser en amont la commercialisation des récoltes.
Cette architecture est importante car elle dépasse le simple financement participatif. L’entreprise a tenté de traiter plusieurs maillons simultanément : financer, produire, accompagner, suivre et vendre.
Le numérique joue alors un rôle de coordination. Les investisseurs pouvaient suivre leurs opérations et recevoir des informations sur l’évolution des activités agricoles. La plateforme servait également à sélectionner et structurer les projets. Une étude universitaire publiée en 2023 dans le Journal of Agricultural Extension relève précisément que Farmcrowdy se distinguait par ses services de conseil agricole et ses mécanismes d’évaluation permettant un meilleur suivi des investissements.
Le modèle économique initial prévoyait une répartition des bénéfices issus des récoltes : après restitution du capital du sponsor, les bénéfices étaient répartis entre agriculteur, investisseur et plateforme selon une clé annoncée de 40 %, 40 % et 20 %. Les rendements n’étaient toutefois pas intrinsèquement garantis : ils dépendaient des performances agricoles et des conditions du cycle.
L’entreprise a ensuite cherché à dépasser le seul financement des exploitations. En 2020, elle a annoncé l’acquisition majoritaire de Best Foods L&P, un acteur nigérian de la transformation de viande disposant alors d’une capacité annoncée de 120 à 200 bovins traités quotidiennement. L’opération illustre une volonté d’intégrer davantage la transformation et la distribution dans la chaîne de valeur.
Autrement dit, Farmcrowdy ne cherche plus seulement à rapprocher l’argent de la ferme : son ambition est de rapprocher la ferme du marché.
Des résultats encourageants, mais une équation à consolider
Les premiers résultats documentés montrent que le modèle a rapidement trouvé des utilisateurs. Selon la GSMA, en octobre 2018, Farmcrowdy avait contribué à mobiliser plus de 5,8 millions de dollars de financement agricole pour plus de 7 000 agriculteurs répartis dans dix États nigérians. En 2019, la Nigerian Investment Promotion Commission indiquait de son côté que la plateforme avait accompagné plus de 12 000 agriculteurs dans 14 États.
Ces chiffres témoignent d'une capacité de déploiement réelle, mais ils doivent être interprétés avec prudence : ils correspondent à des périodes différentes et ne permettent pas, à eux seuls, de mesurer l’impact actuel de l’entreprise ni l’amélioration durable du revenu de chaque agriculteur.
Le modèle a néanmoins bénéficié d’un soutien significatif. Farmcrowdy a notamment levé 1 million de dollars en 2017 auprès d’investisseurs comprenant Techstars, Cox Ventures et Social Capital, puis annoncé une nouvelle levée de 1 million de dollars en 2019.
Son potentiel tient surtout à sa reproductibilité conceptuelle. Dans de nombreux pays africains, les mêmes contraintes se retrouvent sous des formes différentes : faible bancarisation rurale, fragmentation des exploitations, difficulté d’accès aux intrants, manque d’information et pertes après récolte. Une plateforme capable de combiner données, financement, conseil agricole et débouchés pourrait donc être adaptée à d’autres contextes.
Mais répliquer une plateforme ne signifie pas reproduire automatiquement son impact. Chaque pays possède ses propres systèmes fonciers, réglementations financières, infrastructures logistiques, habitudes agricoles et structures de marché.
C’est aussi là que se situe la principale limite du modèle. Une étude publiée en 2023 sur les plateformes numériques agricoles nigérianes, incluant Farmcrowdy, identifie notamment deux obstacles : les retards dans la livraison des intrants et le coût de fonctionnement des plateformes. Les chercheurs recommandent notamment des mécanismes de partage des coûts entre parties prenantes et une évaluation régulière des dispositifs.
Cette observation rappelle une réalité souvent oubliée dans les récits sur l’AgriTech : une application ne supprime ni les risques climatiques, ni les contraintes logistiques, ni les fluctuations des marchés. Elle peut améliorer la coordination et l’accès à l’information, mais elle doit s’appuyer sur des infrastructures, des compétences locales et une gouvernance solide.
L’expérience Farmcrowdy est ainsi intéressante moins parce qu’elle présenterait une solution définitive que parce qu’elle montre une voie possible. Son apport majeur consiste à avoir transformé l’agriculture en un espace où le financement, l’expertise, les données et les marchés peuvent être connectés dans une même architecture numérique.
La prochaine étape est celle de la preuve à long terme : mesurer les revenus réellement conservés par les producteurs, la résilience des exploitations face aux chocs climatiques, la réduction des pertes post-récolte, la rentabilité pour les investisseurs et surtout la capacité du dispositif à fonctionner durablement sans dépendre d’un financement extérieur permanent.
Farmcrowdy rappelle finalement une évidence stratégique pour l’Afrique : la transformation agricole ne passera pas uniquement par davantage de terres cultivées. Elle dépendra aussi de la capacité à mieux organiser les ressources déjà disponibles.
En rapprochant agriculteurs, capitaux, savoir-faire et marchés, l’entreprise a contribué à faire émerger une nouvelle manière de penser l’agriculture numérique. Son véritable héritage pourrait donc être moins l’application elle-même que le modèle qu’elle met en évidence : pour nourrir davantage de personnes, il faut non seulement produire plus, mais construire des chaînes alimentaires mieux financées, mieux informées, mieux coordonnées et davantage orientées vers les producteurs.
