Vital Plus : en Côte d’Ivoire, une biosolution veut changer la lutte contre le Swollen Shoot du cacao
Heure de publication 16:05 - Temps de lecture : 3 min 26 s
En Côte d’Ivoire, des chercheurs de l’Université Nangui Abrogoua développent Vital Plus, une biosolution à base de substances naturelles destinée à lutter contre le Swollen Shoot et à renforcer les défenses du cacaoyer, avec l’ambition de préserver les plantations et de réduire les pertes des producteurs. – © DR.
Texte par : Thalf Sall
Dans les cacaoyères ivoiriennes, le Swollen Shoot ne menace pas seulement les arbres : il fragilise les revenus des producteurs et, à terme, la stabilité d’une filière stratégique pour l’économie nationale. Face à une maladie virale dont la réponse repose historiquement sur l’arrachage des plants infectés, une équipe de l’Université Nangui Abrogoua propose une autre voie. Les chercheurs ont mis au point une biosolution appelée Vital Plus, développée sous la direction du professeur Mamadou Doumbia, qui vise à agir sur les mécanismes de propagation de la maladie tout en renforçant les défenses naturelles du cacaoyer. Après deux décennies de recherche, l’innovation entre désormais dans une phase décisive : celle de l’évaluation scientifique indépendante et de son éventuel déploiement à grande échelle.
Le Swollen Shoot, ou maladie du swollen shoot du cacaoyer, est provoqué par un complexe de virus et transmis notamment par des cochenilles. Les symptômes peuvent comprendre le gonflement des tiges, des changements de coloration des feuilles et une baisse importante de la productivité. La maladie constitue aujourd’hui une menace majeure pour les bassins cacaoyers d’Afrique de l’Ouest. La FAO rappelle qu’elle peut provoquer de lourdes pertes de rendement et affecter l’approvisionnement mondial en cacao.
En Côte d’Ivoire, le problème est particulièrement stratégique. Le pays demeure le premier producteur mondial de cacao et les performances de son verger ont des répercussions bien au-delà de ses frontières. Après plusieurs années difficiles, les autorités ivoiriennes anticipent pour la campagne 2025-2026 une remontée de la production, tout en restant confrontées aux effets combinés du vieillissement des plantations, des conditions météorologiques et des maladies.
Depuis des décennies, l’arrachage des cacaoyers infectés constitue l’un des principaux moyens de lutte contre le Swollen Shoot en Côte d’Ivoire. Cette stratégie vise à limiter les sources d’inoculum et la propagation du virus, mais elle a un coût direct pour le planteur : perdre un arbre productif, parfois plusieurs centaines sur une parcelle, signifie perdre une partie du capital agricole et attendre plusieurs années avant qu’une nouvelle plantation atteigne son potentiel.
C’est précisément cette équation que l’équipe conduite par le professeur Mamadou Doumbia, enseignant-chercheur en sciences agronomiques à l’Université Nangui Abrogoua, cherche à modifier. Selon l’université, ses travaux sur Vital Plus ont été menés pendant environ vingt ans, en laboratoire comme sur le terrain.
Vital Plus : agir sur la maladie et soutenir la plante
La particularité revendiquée de Vital Plus est de ne pas être présenté comme un simple engrais destiné à accélérer la croissance. Dès 2022, le professeur Doumbia décrivait le produit comme une solution biologique pouvant avoir une action thérapeutique contre plusieurs maladies phytopathologiques. Les travaux ont ensuite été spécifiquement orientés vers le Swollen Shoot.
La logique développée par les chercheurs repose sur plusieurs leviers. D’une part, certaines substances naturelles utilisées dans la formulation sont destinées à agir sur les organismes vecteurs, notamment les cochenilles responsables de la transmission des particules virales. D’autre part, la solution cherche à améliorer l’état physiologique et les mécanismes de défense du cacaoyer.
Cette approche s’inscrit dans une conception intégrée de la protection des cultures : plutôt que de considérer uniquement le virus, elle prend en compte l’interaction entre l’agent pathogène, son vecteur et l’arbre. La recherche ivoirienne sur le Swollen Shoot a d’ailleurs montré la complexité du système : le Conseil du Café-Cacao recense plusieurs espèces de cochenilles dans les vergers infectés, dont certaines sont capables de transmettre le virus, ainsi que plusieurs souches virales.
L’ambition de Vital Plus est donc de proposer une intervention susceptible de préserver des arbres que les méthodes traditionnelles conduisent à éliminer. C’est là que se situe son potentiel économique et environnemental : conserver le capital végétal existant pourrait réduire les pertes liées au renouvellement systématique des parcelles et raccourcir le délai nécessaire au retour à la production.
Mais une innovation agricole ne devient une solution de référence qu’après avoir franchi l’épreuve de la reproductibilité.
De l’innovation universitaire au changement d’échelle
C’est désormais le principal enjeu de Vital Plus. En juin 2026, le ministère ivoirien de l’Enseignement supérieur et de la Recherche scientifique a annoncé un rapprochement entre l’Université Nangui Abrogoua et le Centre national de recherche agronomique (CNRA) afin d’évaluer rigoureusement la biosolution curative développée par l’équipe de Mamadou Doumbia.
Cette étape est essentielle. Les résultats communiqués par l’équipe sont encourageants, mais ils doivent être consolidés par des essais indépendants, conduits selon des protocoles comparables, sur différents types de sols, variétés, niveaux d’infection et conditions climatiques. Il faudra également déterminer la fréquence optimale d’application, le coût par hectare, la durée de l’effet, les éventuels risques environnementaux et les conditions dans lesquelles la solution peut être combinée avec les autres pratiques de gestion du verger.
La question de la reproductibilité est d’autant plus importante que la maladie ne connaît pas les frontières des exploitations. Une solution réellement transformatrice devra pouvoir être produite en quantité suffisante, distribuée à un coût accessible et accompagnée d’un dispositif de formation des producteurs. Elle devra aussi s’intégrer aux stratégies nationales de surveillance, de renouvellement du matériel végétal et de lutte contre les vecteurs.
Le gouvernement ivoirien a déjà inscrit la recherche de biosolutions dans sa stratégie de réponse au Swollen Shoot. En août 2026, le Conseil des ministres a souligné que la maladie, apparue dans le verger ivoirien depuis les années 1940, s’est étendue à la quasi-totalité des zones de production et a causé des dommages économiques importants. Il a rappelé que les recherches menées par l’équipe de l’UNA se sont étendues de 2004 à 2024.
Le regard critique ne doit donc pas opposer enthousiasme et prudence. Les deux sont nécessaires. Vital Plus représente une innovation scientifique ivoirienne prometteuse, mais son véritable succès se mesurera lorsque ses performances auront été confirmées dans des conditions contrôlées et reproductibles, puis vérifiées à l’échelle de centaines ou de milliers d’exploitations.
L’enjeu dépasse finalement le destin d’un produit. Il s’agit de savoir si la recherche africaine peut transformer une connaissance produite localement en solution agricole accessible, évaluée scientifiquement et déployable à grande échelle. Pour Vital Plus, la prochaine étape n’est donc plus seulement de convaincre que la solution fonctionne. Il faut démontrer où, comment, à quel coût et dans quelles conditions elle fonctionne durablement.
Si ces preuves sont réunies, la biosolution contribuera à faire évoluer la lutte contre le Swollen Shoot : passer d’une logique principalement fondée sur l’élimination des arbres malades à une stratégie davantage orientée vers leur sauvegarde, la restauration de la productivité et la résilience du verger.
