Réinventer le cacao : le Chocoladrome, laboratoire de saveurs africaines
Heure de publication 17:13 - Temps de lecture : 4 min 57 s
Fulbert Evan's Koffi, chocolatier et gérant du Chocoladrome ainsi que de L'Ivoirienne de Chocolaterie, présente fièrement quelques-unes de ses créations chocolatées innovantes, issues du mariage du cacao ivoirien avec des saveurs locales. – © DR.
Texte par : Murielle Edoua
À Abidjan, au cœur du quartier Cocody-Riviera 2, une fabrique de chocolat attire les curieux et les amateurs de saveurs locales. Entre odeur de fèves torréfiées, créativité culinaire et engagement pour la valorisation du cacao ivoirien, le Chocoladrome de Fulbert Evan’s Koffi propose bien plus qu’une simple dégustation : une immersion dans l’univers du chocolat made in Côte d’Ivoire.
En cette fin d’après-midi du mardi 10 mars 2026, au carrefour animé de la Riviera 2 à Abidjan, une pancarte capte aussitôt l’attention : « Chocoladrome ». Le nom intrigue et suscite la curiosité. En Côte d’Ivoire, dans le langage populaire, de nombreux lieux de restauration ou de dégustation adoptent ce suffixe devenu emblématique – garbadrome, allocodrome ou encore bandjidrome – pour désigner des espaces où l’on se retrouve autour d’un mets ou d’une spécialité locale. Ici, pourtant, ce n’est ni l’alloco ni le garba qui sont à l’honneur, mais le cacao, trésor agricole du pays, décliné sous toutes ses formes.
À peine franchi le seuil, une odeur chaleureuse de fèves de cacao torréfiées envahit l’espace. Dans l’atelier, quelques cabosses décorent les étagères. Le décor est simple mais authentique. Des tablettes de chocolat reposent sur un plan de travail pendant que, dans un coin, une machine broie lentement la poudre de cacao.
Au milieu de cette atmosphère gourmande se tient Fulbert Evan’s Koffi, fondateur du lieu. Originaire du centre-est de la Côte d’Ivoire, ce jeune entrepreneur s’est donné une mission : rapprocher les Ivoiriens de leur propre cacao.
Transformer localement un trésor national
La Côte d’Ivoire est le premier producteur mondial de cacao, avec environ 40 % de la production mondiale, selon l’Organisation internationale du cacao. Pourtant, la majorité de cette production est exportée sous forme de fèves brutes vers l’Europe ou l’Asie, où elle est transformée en chocolat.
C’est précisément ce paradoxe qui a poussé Fulbert Evan’s Koffi à lancer son projet. « Nous produisons énormément de cacao, mais nous consommons très peu de chocolat localement », explique-t-il en remuant une préparation dans un petit chaudron. « J’ai voulu créer un espace où l’on redécouvre ce produit qui fait vivre des millions de familles ivoiriennes. »
Dans son atelier, les fèves sont transformées en poudre de cacao, en tablettes aromatisées ou en boissons cacaotées servies sur place. Le lieu fonctionne aussi comme un petit café où les clients peuvent s’installer pour déguster une tasse de chocolat chaud.
Des saveurs locales pour réinventer le chocolat
L’originalité du Chocoladrome tient à une idée simple mais audacieuse : marier le cacao avec des ingrédients emblématiques du terroir africain. Sur le comptoir de la petite fabrique, plusieurs tablettes dévoilent des associations inattendues qui éveillent la curiosité des visiteurs : chocolat au gingembre, chocolat à la mangue, cacao au petit cola ou encore chocolat relevé au piment kpêssê-kpêssê, un piment sauvage réputé pour son arôme intense.
Pour Fulbert Evan’s Koffi, cette créativité culinaire répond à une ambition claire : donner naissance à un chocolat qui reflète l’identité et les saveurs du continent. « J’essaie d’imaginer un chocolat qui nous ressemble, un chocolat africain, élaboré à partir de nos fruits, de nos épices et de nos ingrédients locaux », explique-t-il avec enthousiasme.
Dans son atelier, l’entrepreneur multiplie les expérimentations pour valoriser les dérivés du cacao et proposer des recettes originales. Chocolat au concentré de mangue, fèves de cacao sublimées par le petit cola ou encore tablettes parfumées au gingembre : chaque création vise à revisiter un produit emblématique de la Côte d’Ivoire en y intégrant les richesses gustatives locales.
Toujours en quête d’innovation, le chocolatier travaille également sur de nouvelles recettes répondant à des besoins spécifiques. Parmi ses projets figure notamment la conception d’un chocolat enrichi en magnésium, pensé pour accompagner les femmes durant la période menstruelle.
À travers ces expérimentations, Fulbert Evan’s Koffi entend démontrer qu’il est possible de transformer le cacao ivoirien en produits originaux, ancrés dans les cultures locales tout en répondant aux attentes d’une clientèle curieuse de nouvelles saveurs.
Une clientèle fidèle et curieuse
Dans la petite salle de dégustation, quelques clients discutent autour d’une tasse fumante. Carine, employée de bureau, fréquente le lieu depuis plusieurs mois. « Ça fait environ huit mois que je fréquente les lieux », confie-t-elle en tenant un sachet de poudre de cacao parfumée au gingembre. « Après une longue journée de travail, c’est l’endroit idéal pour se détendre. Le chocolat a un effet apaisant », a-t-elle déclaré.
Le cacao est en effet reconnu pour contenir des antioxydants et des composés naturels favorisant la détente et le bien-être, selon plusieurs études nutritionnelles.
Pour Fulbert, ces témoignages sont la preuve que son concept répond à une attente. « Beaucoup de gens redécouvrent ici le goût du vrai cacao. Mon chocolat régule la tension artérielle, favorise le sommeil et revigore », souligne-t-il avec conviction.
Une aventure entrepreneuriale portée par la passion
Dans l’atelier, Inès, l’une des collaboratrices du Chocoladrome, dispose délicatement des tablettes encore molles dans un réfrigérateur afin de faciliter leur cristallisation. Elle travaille dans l’établissement depuis plusieurs années. « J’ai commencé ici comme serveuse », raconte-t-elle en souriant. « Mais j’ai fini par m’intéresser à la fabrication du chocolat. L’enthousiasme de Fulbert est contagieux. Aujourd’hui, j’ai appris un vrai savoir-faire », a-t-elle précisé.
Le Chocoladrome emploie principalement de jeunes femmes, qui participent à la production, au service et à la gestion des commandes. Pour l’entrepreneur, cette dimension humaine est essentielle. « Ce projet, ce n’est pas seulement du chocolat. C’est aussi une opportunité de former des jeunes et de valoriser nos produits locaux », insiste-t-il.
Des champs de cacao à la ville
Dans la douceur de la soirée abidjanaise, l’odeur de cacao chaud flotte toujours dans l’air. Les clients se succèdent tandis que, sur les étagères, les tablettes soigneusement emballées attendent d’être emportées.
Mais derrière cette expérience gourmande se cache une réalité plus vaste : celle des milliers de producteurs ivoiriens qui cultivent le cacao dans les zones rurales.
« Quand je travaille le cacao ici, je pense toujours aux planteurs », confie Fulbert. « Sans eux, rien de tout cela n’existerait », affirme-t-il.
Son ambition est désormais d’élargir son réseau d’approvisionnement auprès de coopératives locales afin de renforcer la chaîne de valeur du cacao ivoirien.
Redonner au cacao sa place dans la culture ivoirienne
Au Chocoladrome, la dégustation devient ainsi un acte presque symbolique : celui de redonner au cacao sa place dans la culture culinaire locale.
Dans un pays qui produit l’une des richesses agricoles les plus convoitées au monde, cette petite fabrique prouve qu’il est possible de transformer localement, d’innover et de créer de nouvelles expériences autour d’un produit emblématique.
Et dans la tasse de chocolat chaud que l’on savoure ici, c’est peut-être toute l’histoire du cacao ivoirien – des plantations rurales aux rues d’Abidjan – qui se raconte doucement.
Au Chocoladrome, l’atelier, les saveurs locales et les visiteurs se rencontrent pour une expérience unique autour du chocolat ivoirien
Note de la rédaction :
Ce reportage s’inscrit dans le cadre de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), les 23 et 24 octobre 2026 à Paris. Murielle Edoua (Côte d’Ivoire), auteure de ce travail, suit depuis le 15 janvier une formation en journalisme de solutions. Cette démarche vise à allier rigueur journalistique et mise en valeur d’initiatives africaines innovantes et à fort impact social.
