Roukiata Ouedraogo : raconter l’Afrique autrement, rire pour mieux changer les regards
Heure de publication 11:50 - Temps de lecture : 3 min 38 s
Roukiata Ouedraogo, comédienne, autrice, scénariste et chroniqueuse, est également podcasteuse avec « Les Contes de Roukiata » sur RFI. Une voix engagée et créative qui contribue, par l’humour, les récits et la culture, à faire entendre autrement les histoires et les réalités africaines. – © Roukiata Ouedraogo.
Texte par : Thalf Sall
De Fada N’Gourma aux scènes parisiennes, des chroniques radiophoniques aux romans, de l’humour aux combats pour les femmes et la jeunesse, Roukiata Ouedraogo a construit une œuvre à plusieurs voix. Comédienne, autrice, scénariste, chroniqueuse et conteuse, la Franco-Burkinabè s’est imposée comme l’une de ces personnalités capables de raconter l’Afrique sans la réduire à ses crises. Avec le rire, la littérature et la transmission, elle fait émerger d’autres récits : ceux d’une Afrique plurielle, créative, lucide et profondément humaine. Notre Voix la désigne Femme du Mois d’août, dans le cadre de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), prévue les 23 et 24 octobre 2026 à Paris.
Née en 1979 à Fada N’Gourma, au Burkina Faso, Roukiata Ouedraogo arrive en France au début des années 2000. Elle ne vient pas encore pour devenir comédienne. Elle nourrit alors le projet de travailler dans la création et la mode. Son parcours passe par plusieurs petits métiers, puis par une formation de maquilleuse professionnelle.
Un événement va pourtant réorienter sa trajectoire. Des remarques malveillantes sur son accent et sa manière de parler l’incitent à travailler sa prise de parole. Elle pousse alors la porte du Cours Florent pour un stage. Ce qui devait être un exercice ponctuel devient une formation artistique, puis une profession.
Ce détour raconte déjà quelque chose de sa philosophie : transformer un obstacle en matière créative. Son accent, que certains voulaient corriger, deviendra au contraire l’une des composantes de son identité artistique. Les mots, les expressions, les sonorités et les décalages culturels deviennent chez elle des outils de narration.
En 2008, elle crée Yennenga, l’épopée des Mossé, avant de poursuivre avec Ouagadougou Pressé, puis Roukiata tombe le masque et Je demande la route. Ce dernier spectacle, créé en 2018, met en scène avec autodérision le chemin parcouru entre le Burkina Faso et la France, les différences culturelles, les difficultés de l’immigration et la conquête progressive de l’autonomie.
Son théâtre devient ainsi un espace où l’intime rejoint le collectif.
Quand le rire devient un outil pour regarder le réel
Roukiata Ouedraogo ne fait pas de l’humour une simple parenthèse de divertissement. Elle s’en sert pour aborder des sujets parfois difficiles : migrations, identité, racisme, rapports familiaux, place des femmes, violences, solidarité ou encore responsabilité de la diaspora.
Après plusieurs années sur scène, elle rejoint en 2017 l’équipe de Par Jupiter ! sur France Inter, où elle développe pendant plusieurs années une écriture radiophonique reconnaissable par son mélange d’ironie, d’observation sociale et de références aux réalités africaines. Son parcours passe également par le Jamel Comedy Club, le Marrakech du Rire, le cinéma et différentes formes de création scénique.
Son actualité confirme cette volonté d’élargir le regard. Dans Black Tax, elle s’intéresse notamment à la charge financière et affective qui pèse sur une partie des diasporas africaines, entre solidarité familiale, obligations morales et pression économique. Elle y questionne aussi le retour sur le continent et la place des « repats », ces Africains ou Afrodescendants qui choisissent de revenir vivre ou entreprendre en Afrique.
La force de cette démarche réside dans sa capacité à faire rire sans effacer la gravité des sujets. Le rire devient une porte d’entrée vers des conversations que l’on évite parfois.
De la scène au livre, construire une mémoire africaine plurielle
Cette volonté de raconter autrement se retrouve dans son œuvre littéraire. En 2020, elle publie Du miel sous les galettes, chez Slatkine & Cie. Inspiré de son enfance burkinabè, le roman fait notamment revivre la figure de sa mère et le quotidien d’une famille confrontée aux épreuves, à la précarité et à l’injustice. La littérature lui permet ici de conserver la mémoire d’un monde familial tout en donnant une portée universelle à cette histoire.
Le livre connaît une reconnaissance importante : prix de la presse panafricaine en 2020, Coup de cœur des lycéens de la Fondation Prince Pierre de Monaco en 2021, prix Soroptimist de la littérature francophone étrangère en 2022 et Prix de littérature francophone de Mahajanga en 2023. Elle reçoit aussi le Coup de cœur Gisèle Halimi en 2022.
Avec Ouagadougou Pressé, adapté en bande dessinée avec la dessinatrice Aude Massot et publié chez Sarbacane en 2021, elle poursuit ce travail de mémoire et de transmission. L’œuvre fait dialoguer souvenirs d’enfance, famille, amitié, différences culturelles et vie de la diaspora parisienne.
Puis vient Un espoir rêvé, publié chez Rageot en 2024. À travers Ella et Lamine, deux jeunes Burkinabè confrontés aux déplacements forcés, aux violences, aux tensions communautaires et aux dangers de la migration irrégulière, Roukiata Ouedraogo explore les rêves de jeunesse et les mirages de l’ailleurs. Mais elle place également au centre du récit une idée essentielle : l’éducation peut devenir un acte de résistance. Ella crée une petite école dans un camp de réfugiés pour aider les enfants.
Une créatrice qui fait de la transmission une forme d’engagement
Son engagement dépasse les livres et les plateaux. Roukiata Ouedraogo est impliquée auprès d’associations travaillant notamment sur l’éducation, la santé, les droits des femmes et des jeunes filles, ainsi que contre les violences faites aux femmes et les mutilations sexuelles féminines.
Cette dimension militante rejoint son travail de scénariste. Elle a notamment développé Omerta à Ratanga, une série destinée à sensibiliser les jeunes d’Afrique de l’Ouest aux dangers de l’avortement clandestin, dans le cadre d’un projet porté avec l’ONG RAES à Dakar. La fiction devient alors un moyen d’information et de prévention, capable de toucher autrement un public jeune.
Son investissement dans la Francophonie illustre cette volonté de faire de la parole un espace de dialogue. En 2019, l’Organisation internationale de la Francophonie la choisit comme marraine de la Journée internationale de la Francophonie. L’OIF souligne alors précisément son rapport singulier à la langue française : les mots, les expressions et les accents deviennent sa matière artistique.
Aujourd’hui, cette logique de transmission se poursuit avec La relève du rire, programme de RFI consacré aux nouveaux talents de l’humour africain. Roukiata Ouedraogo y accompagne le concours Mon Premier Montreux, qui révèle de jeunes humoristes dans dix pays d’Afrique francophones. De Dakar à Abidjan, de Libreville à Kinshasa ou Yaoundé, l’émission donne une visibilité à une nouvelle génération de créateurs africains.
C’est peut-être là l’une de ses contributions les plus fortes : elle ne se contente plus de prendre la parole. Elle contribue à créer des espaces où d’autres peuvent prendre la leur.
Une femme du Mois pour une Afrique racontée autrement
Roukiata Ouedraogo incarne ainsi une conception de la création qui dépasse les frontières entre spectacle, littérature, médias et engagement citoyen. Son parcours montre qu’une identité plurielle peut devenir une force artistique et qu’un récit personnel peut ouvrir sur des questions universelles.
Son originalité tient aussi à cette capacité à déplacer le regard. L’Afrique qu’elle raconte n’est ni idéalisée ni enfermée dans les images de crise. Elle est faite de familles, de contradictions, de rires, de migrations, de rêves, de blessures, d’inventivité et de solutions. Elle montre des femmes qui résistent, des jeunes qui cherchent leur voie, des artistes qui inventent de nouveaux langages et des sociétés capables de produire leurs propres réponses.
Cette démarche rejoint pleinement la philosophie de Notre Voix : dépasser le simple constat pour mettre en lumière les initiatives, les trajectoires et les solutions qui peuvent nourrir un récit plus équilibré du continent.
C’est pour cette raison que Notre Voix choisit Roukiata Ouedraogo comme Femme du Mois d’août 2026, dans le cadre de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), qui se tiendra les 23 et 24 octobre 2026 à Paris.
Son parcours rappelle une évidence : raconter l’Afrique autrement ne signifie pas nier ses difficultés. Cela signifie aussi regarder celles et ceux qui les affrontent, inventent, créent, transmettent et ouvrent des chemins.
Roukiata Ouedraogo a choisi le rire, la scène, les mots, la radio, la fiction et la littérature pour construire ces chemins. Et, derrière chaque éclat de rire, elle laisse une question, une mémoire ou une possibilité d’agir.
C’est peut-être cela, finalement, son œuvre la plus précieuse : transformer la parole en passerelle et la création en force de transmission.
