« Passeport africain de confiance IA » : l’Afrique doit reprendre le contrôle des intelligences artificielles qu’elle utilise
Heure de publication 15:30 - Temps de lecture : 3 min 06 s
Abdoulaye Ba, expert en gouvernance de l’IA, plaide pour un « Passeport africain de confiance IA » afin de renforcer la maîtrise, la transparence et la responsabilité autour des intelligences artificielles déployées en Afrique. – © Abdoulaye Ba.
Texte par : Thalf Sall
L’intelligence artificielle est déjà une réalité en Afrique : elle s’impose progressivement dans les banques, la santé, l’éducation, les administrations, les télécommunications ou encore les ressources humaines. Pour Abdoulaye Ba, expert en gouvernance de l’IA, l’Afrique ne peut donc plus opposer innovation et régulation : elle doit avancer simultanément sur ces deux fronts. Dans une tribune parvenue à notre rédaction, il propose la création d’un « Passeport africain de confiance IA », un mécanisme simple, progressif et harmonisable à l’échelle du continent, destiné à identifier les systèmes d’IA déployés, évaluer leurs risques, encadrer leurs usages, renforcer la transparence et garantir une véritable capacité de contrôle local.
Tribune
« Développons d’abord l’IA en Afrique, nous la régulerons ensuite. »
L’argument est séduisant, mais il part d’un mauvais constat : l’IA est déjà en Afrique. Elle est utilisée dans les banques, les administrations, l’éducation, la santé, les télécommunications ou les ressources humaines. Elle arrive aussi indirectement, à travers des logiciels étrangers qui intègrent progressivement des fonctionnalités d’IA. À cela s’ajoute le Shadow AI : des collaborateurs utilisent des outils d’IA sans que leur organisation sache toujours quelles données y sont introduites ni comment elles sont traitées. Oui, l’Afrique doit développer ses propres modèles, investir dans ses infrastructures, ses données, ses langues et ses talents. Mais développer l’IA africaine et gouverner les IA utilisées en Afrique doivent avancer simultanément.
Un Passeport africain de confiance IA
Ma proposition est simple : toute organisation souhaitant commercialiser ou déployer une solution d’IA dans un pays africain devrait renseigner une fiche déclarative standardisée. Pas besoin d’attendre une réglementation parfaite dans 54 pays. Ce passeport documenterait quelques informations essentielles : qui fournit l’IA, pour quelle finalité, quelles données entrent et sortent, quel est son niveau de risque, comment elle a été testée, quel contrôle humain existe et qui est responsable en cas d’incident. Une IA de reconnaissance faciale qui n’aurait jamais été testée sur des populations africaines représentatives pourrait-elle réellement être considérée comme fiable sur le continent ? Même question pour une IA utilisée dans la santé, le recrutement, l’éducation ou le crédit. Une IA performante ailleurs n’est pas automatiquement une IA adaptée à l’Afrique.
Qui contrôle l’IA lorsque quelque chose tourne mal ?
Le Passeport devrait également garantir une capacité de contrôle local. Pour certains systèmes critiques, l’organisation africaine doit pouvoir suspendre l’IA sans attendre une décision prise à l’étranger. Et la responsabilité doit être définie avant l’incident. Si une erreur d’IA dans un hôpital contribue au décès d’un patient, qui répond du dommage : le médecin, l’hôpital, l’intégrateur, l’éditeur ou le fournisseur du modèle ? Les fiches pourraient être consignées auprès des autorités compétentes et servir de référence en cas de contentieux.
La souveraineté, c’est aussi savoir dire non
L’Afrique dépend encore fortement de technologies et de fournisseurs étrangers. L’enjeu n’est pas de les exclure, mais de développer l’expertise nécessaire pour les évaluer : comprendre leurs modèles, leurs flux de données, leurs performances, leurs risques et leurs responsabilités contractuelles. La souveraineté numérique ne consiste pas uniquement à développer nos propres IA. Elle consiste aussi à pouvoir dire oui, non, ou oui sous conditions aux IA développées ailleurs. L’Afrique n’a donc pas à choisir entre innovation et régulation. Elle doit faire les deux. Le Passeport africain de confiance IA pourrait en être une première traduction concrète : simple, progressive et, à terme, harmonisée à l’échelle continentale. Le message adressé aux fournisseurs serait clair : Vous pouvez déployer vos IA en Afrique. Mais nous devons savoir ce qu’elles font, quelles données elles utilisent, comment elles ont été testées et qui en assume la responsabilité. C’est aussi cela, reprendre la maîtrise de notre avenir numérique.
Abdoulaye Ba
Expert en Gouvernance de l’IA & Responsible AI
Ambassadeur Afrique – Institut EuropIA
Expert – Institut Afriq’AI
Membre du Working Group – Africa AI Council
