Souveraineté numérique : les propositions de Pierre-François Kamanou pour l’Afrique

Heure de publication 12:00 - Temps de lecture : 3 min 05 s

Pierre-François Kamanou lors d’une émission sur Africa24 en France. Ingénieur, entrepreneur et expert des télécommunications, il y partage sa vision d’une Afrique numérique plus souveraine, inclusive et innovante. – © Pierre-François Kamanou.

Texte par : Thalf Sall

Derrière les infrastructures visibles du numérique se cache un levier stratégique encore largement sous-exploité en Afrique : les numéros fixes virtuels. Pour l’ingénieur et entrepreneur camerounais Pierre-François Kamanou, ces identifiants numériques pourraient devenir un outil majeur de modernisation des économies africaines, de sécurisation des services numériques et d’inclusion financière. À travers une série de propositions concrètes, fondées sur plusieurs décennies d’expérience dans les télécommunications, il invite les décideurs publics à repenser la régulation du secteur pour faire émerger un écosystème numérique plus souverain, plus compétitif et plus inclusif.

Lorsque l’on évoque la transformation numérique en Afrique, les débats se concentrent généralement sur la connectivité Internet, la fibre optique, l’intelligence artificielle ou encore les fintechs. Pourtant, selon Pierre-François Kamanou, un maillon essentiel demeure largement absent des politiques publiques : la gestion des ressources de numérotation destinées aux organisations.

Ingénieur diplômé de SUPÉLEC Paris et docteur-ingénieur de SUP Télécom Paris, ancien cadre d’Alcatel, expert de l’Union internationale des télécommunications (UIT) et fondateur de GTS Africa, il défend depuis plusieurs années une idée simple : dans l’économie numérique, les entreprises, administrations, associations et institutions ont besoin d’identifiants numériques fiables, universels et interopérables, au même titre que les citoyens disposent de numéros de téléphone mobile.

Pour lui, les numéros fixes virtuels constituent la réponse à cet enjeu. Ces numéros, attribués aux personnes morales, pourraient devenir des références uniques permettant d’identifier les organisations sur l’ensemble des canaux numériques : voix, SMS, USSD, WhatsApp, plateformes web et services de paiement.

Loin d’être une simple innovation technique, cette approche vise à renforcer la confiance numérique, améliorer la traçabilité des échanges et faciliter les interactions entre entreprises, administrations et citoyens.

 

Ouvrir le marché pour stimuler l’innovation locale

 

L’une des principales propositions portées par Pierre-François Kamanou concerne l’ouverture du marché des communications A2P (Application-to-Person), c’est-à-dire les échanges automatisés entre les plateformes numériques et les utilisateurs.

Aujourd’hui, dans de nombreux pays africains, les services A2P demeurent fortement concentrés entre les mains de quelques opérateurs historiques. Cette situation limite l’innovation, réduit la concurrence et ralentit l’émergence de nouveaux acteurs spécialisés dans les services numériques professionnels.

Pour sortir de cette logique, l’expert camerounais préconise de permettre aux opérateurs locaux titulaires de licences de services à valeur ajoutée d’accéder directement à ce marché, à l’image de ce qui existe déjà aux États-Unis avec les systèmes de numérotation professionnelle ou en Europe avec les services de téléphonie multicanale.

Il cite également le modèle nigérian comme source d’inspiration. Le Nigeria a progressivement favorisé l’émergence de nouveaux acteurs spécialisés, créant un environnement plus dynamique pour les services numériques, les fintechs et les opérateurs virtuels. Cette ouverture a permis d’élargir l’offre de services tout en stimulant les investissements privés.

Pour Pierre-François Kamanou, l’Afrique francophone pourrait tirer profit d’une approche similaire afin de favoriser la création de champions numériques locaux capables de répondre aux besoins spécifiques du continent.

 

Faire des numéros virtuels un moteur d’inclusion financière

 

L’une des dimensions les plus innovantes de cette réflexion concerne le paiement mobile. Dans plusieurs pays africains, des millions de commerçants du secteur informel utilisent quotidiennement le mobile money. Pourtant, l’identification des bénéficiaires reste souvent fragmentée et peu standardisée.

Pierre-François Kamanou propose que les numéros fixes virtuels servent de codes marchands uniques pour les paiements numériques. Concrètement, une entreprise ou un commerçant pourrait être identifié par un numéro unique reconnu par différents prestataires de services financiers.

Une telle évolution présenterait plusieurs avantages. Elle faciliterait l’intégration des petites entreprises dans l’économie formelle, améliorerait la traçabilité des transactions et renforcerait la transparence des échanges financiers. Elle contribuerait aussi à élargir progressivement l’assiette fiscale sans créer de nouvelles contraintes administratives pour les entrepreneurs.

Dans un continent où l’inclusion financière demeure un défi majeur, cette proposition illustre une approche pragmatique consistant à utiliser des infrastructures numériques existantes pour résoudre des problématiques économiques concrètes.

 

Cybersécurité, confiance numérique et souveraineté : les nouveaux défis africains

 

Au-delà des enjeux économiques, Pierre-François Kamanou insiste sur la nécessité de renforcer la confiance numérique. La multiplication des fraudes, des usurpations d’identité et des escroqueries en ligne fragilise la relation entre les organisations et leurs clients. Dans plusieurs pays africains, les entreprises utilisent encore des systèmes de communication difficilement vérifiables, laissant la porte ouverte à de nombreuses dérives.

Selon lui, la généralisation de numéros professionnels virtuels officiellement attribués permettrait de créer un référentiel national fiable des organisations. Les consommateurs pourraient ainsi identifier plus facilement les entreprises avec lesquelles ils interagissent, réduisant les risques de fraude et renforçant la sécurité des transactions numériques.

Cette vision s’inscrit dans une réflexion plus large sur la souveraineté numérique africaine. Le président du REPTIC défend depuis plusieurs années l’idée d’une meilleure interconnectivité locale afin de réduire la dépendance aux infrastructures étrangères et de favoriser l’émergence d’un véritable marché numérique continental.

Pour lui, la transformation numérique ne se résume pas à l’adoption de nouvelles technologies. Elle suppose la construction de cadres réglementaires adaptés, capables d’encourager l’innovation tout en protégeant les consommateurs.

 

Une vision de long terme pour l’Afrique numérique

 

À 67 ans, Pierre-François Kamanou appartient à cette génération de pionniers qui ont accompagné l’arrivée du GSM en Afrique avant d’anticiper les mutations de l’économie numérique. Son parcours, qui l’a conduit des laboratoires de recherche d’Alcatel aux directions d’opérateurs télécoms panafricains, nourrit aujourd’hui une réflexion tournée vers l’avenir.

Ses propositions autour des numéros fixes virtuels, des services A2P, de l’inclusion financière et de l’interconnectivité locale ne prétendent pas résoudre à elles seules tous les défis du continent. Elles offrent cependant une feuille de route concrète pour renforcer la compétitivité des économies africaines, soutenir l’innovation locale et construire des infrastructures numériques plus résilientes.

Dans un contexte où l’Afrique cherche à transformer sa croissance démographique en puissance économique, la question n’est plus seulement de connecter les populations. Elle est désormais de bâtir les fondations d’une confiance numérique durable. C’est précisément sur ce terrain que Pierre-François Kamanou entend apporter sa contribution.


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