Martinique : Joël Granomort mise sur l’agroécologie pour adapter l’agriculture au dérèglement climatique
Heure de publication 23:00 - Temps de lecture : 3 min 41 s
Joël Granomort dans son exploitation Les Oliviers, au Lorrain, en Martinique : une agriculture fondée sur la diversification, l’agroécologie et l’adaptation aux défis climatiques. – © Les Oliviers.
Texte par : Thalf Sall
Dans le nord de la Martinique, Joël Granomort expérimente depuis plusieurs années une manière de produire qui mise moins sur la spécialisation d’une culture que sur la complémentarité des espèces, l’observation du vivant et l’adaptation aux contraintes locales. Sur son exploitation Les Oliviers, au Lorrain, le maracudja est devenu l’un des révélateurs d’un problème plus large : comment continuer à produire des fruits et légumes lorsque le climat fragilise les équilibres agricoles ? Sa réponse passe par l’agroécologie, la diversification et l’expérimentation. Avec une ambition désormais assumée : partager cette expérience et créer des passerelles avec des agriculteurs d’origine africaine.
Sur les hauteurs du Lorrain, dans le quartier Morne Capot, l’exploitation Les Oliviers s’inscrit dans un paysage où arbres fruitiers, légumes, plantes aromatiques et végétation destinée à favoriser les insectes pollinisateurs cohabitent. France-Antilles décrivait déjà en 2023 une exploitation engagée dans la diversification agricole, avec notamment des piments, des patates douces, des légumes, des plantes aromatiques et des fleurs favorables aux pollinisateurs.
Cette diversité n’est pas seulement esthétique. Elle répond à une fragilité devenue particulièrement visible avec le maracudja. Le fruit de la passion, apprécié pour sa saveur et largement consommé dans les territoires tropicaux, est aujourd’hui confronté à une multiplication des difficultés sanitaires. Dans un article publié le 23 septembre 2026, France-Antilles rapporte que la production martiniquaise est fortement affectée par des maladies favorisées par l’évolution des conditions climatiques et que plusieurs producteurs, dont Joël Granomort, font face à des pertes et à une conduite de culture devenue beaucoup plus complexe.
Le problème dépasse donc la seule question du rendement. Pour un agriculteur, la progression des maladies, les épisodes climatiques défavorables ou les pertes de récolte peuvent fragiliser directement l’équilibre économique d’une exploitation. Dans un reportage publié par Le Monde en septembre 2024, Joël Granomort résumait ainsi cette vulnérabilité : « Aujourd’hui, c’est surtout le climat qui peut nous plomber une trésorerie. »
À cette contrainte climatique s’ajoute une histoire environnementale particulière. Une analyse des sols réalisée en 2013 avait révélé de faibles traces de chlordécone sur la partie haute de l’exploitation. Les cultures de légumes racines y étant déconseillées, l’agriculteur a adapté ses productions et développé notamment les cultures fruitières.
Les Oliviers, un laboratoire agricole à ciel ouvert
La réponse de Joël Granomort repose d’abord sur un principe : ne pas opposer production et environnement, mais chercher à organiser les cultures de façon qu’elles participent à un même écosystème.
Cette logique rejoint les expérimentations menées sur son exploitation dans le cadre du système CABioSol, consacré à la conception de systèmes agroécologiques valorisant la biodiversité. Le dispositif associe plusieurs leviers : diversification des espèces et des emplacements, rotation et association des cultures, bandes relais favorables aux auxiliaires, surveillance régulière des cultures, choix de variétés adaptées, gestion préventive des maladies et limitation des interventions chimiques.
Concrètement, l’agriculteur ne cherche pas à attendre l’apparition d’un problème pour agir. L’observation régulière permet de détecter plus tôt les bioagresseurs. La diversité végétale contribue à perturber certains cycles de ravageurs, tandis que les bandes relais offrent des habitats aux insectes auxiliaires. Le système repose aussi sur l’adaptation des densités de plantation aux conditions climatiques et sur la suppression des plants infectés lorsque cela est nécessaire.
Les résultats documentés par le dispositif sont intéressants sans être présentés comme une recette universelle. Le suivi CABioSol indique que plusieurs maladies présentes au début de l’expérimentation ne représentaient plus un risque majeur à partir de la deuxième année sur certaines cultures, tandis que les ravageurs ont été davantage régulés après l’installation des bandes relais. Le même dispositif souligne cependant les contraintes de main-d’œuvre, d’entretien et de commercialisation qui peuvent limiter les performances économiques.
C’est précisément ce qui donne à l’expérience sa valeur pédagogique : elle ne prétend pas supprimer les risques. Elle montre comment les identifier, les réduire et ajuster progressivement les pratiques.
Du savoir-faire martiniquais aux ponts avec l’Afrique
Joël Granomort ne se présente donc pas seulement comme un producteur de maracudja et de légumes. Son exploitation constitue aussi un espace d’expérimentation autour d’une question qui dépasse les frontières martiniquaises : comment adapter l’agriculture tropicale à des conditions environnementales qui changent ?
Son parcours d’agriculteur s’est construit dans la pratique, au contact direct des sols, des cultures, des maladies et des réalités économiques de l’exploitation. L’EARL Les Oliviers, créée en 2011, dispose d’un établissement agricole au Morne Capot, au Lorrain, et Joël Granomort en est aujourd’hui le dirigeant.
Cette expérience prend une dimension particulière à l’approche de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS) à Paris. Joël Granomort souhaite profiter de cette rencontre internationale pour entrer en relation avec des agriculteurs d’origine africaine, confronter les expériences et construire des partenariats autour des pratiques agricoles adaptées aux territoires tropicaux.
L’enjeu n’est pas de transposer mécaniquement un modèle martiniquais en Afrique. Les sols, les climats, les filières, les moyens disponibles et les marchés diffèrent considérablement. La perspective est plutôt celle d’un échange de pratiques : identifier ce qui peut être reproduit, ce qui doit être adapté et ce qui nécessite de nouvelles expérimentations.
C’est aussi là que réside le potentiel de passage à l’échelle de cette démarche. La reproduction ne passe pas nécessairement par la copie d’une exploitation entière, mais par la transmission de méthodes : observer avant d’intervenir, diversifier les cultures, favoriser les auxiliaires, adapter les variétés et les densités, protéger les sols, documenter les résultats et ajuster les pratiques au contexte local.
À l’heure où le maracudja martiniquais connaît de nouvelles difficultés sanitaires et climatiques, l’expérience de Joël Granomort rappelle une réalité essentielle du journalisme de solutions : une réponse crédible n’est pas celle qui promet de tout résoudre, mais celle qui permet de comprendre un problème, d’expérimenter des alternatives, d’en mesurer les effets et d’en reconnaître les limites.
Aux Oliviers, l’agriculture devient ainsi un travail permanent d’adaptation. Et la prochaine étape pourrait se jouer bien au-delà des collines du Lorrain : dans la rencontre entre des agriculteurs martiniquais, africains et afrodescendants capables de transformer leurs expériences locales en connaissances partagées.
Le parcours de Joël Granomort montre qu’une agriculture résiliente se construit moins par une solution miracle que par une succession d’ajustements, d’observations et de coopérations. Face au dérèglement climatique, son expérience autour du maracudja et de la diversification agricole ouvre surtout une question collective : comment faire circuler les pratiques qui fonctionnent, les adapter aux réalités de chaque territoire et créer des réseaux d’agriculteurs capables d’apprendre les uns des autres ? C’est précisément cette mise en relation que Joël Granomort entend désormais explorer à l’échelle africaine et afrodescendante.
