Apla Afi Evamé : la femme qui fait germer une nouvelle agriculture au Togo
Heure de publication 19:40 - Temps de lecture : 3 min 05 s
À Gbatopé, au Togo, Apla Afi Evamé transforme l’agriculture rurale en un moteur d’innovation, d’inclusion et de résilience climatique. – © DR.
Texte par : Thalf Sall
À Gbatopé, dans le sud du Togo, une ingénieure du changement rural transforme l’agriculture en levier d’autonomie économique, de restauration écologique et d’inclusion sociale. Son arme : une approche durable qui place les femmes, les jeunes et la nature au cœur de la transition agricole.
Dans les villages de la préfecture de Zio, région Maritime du Togo, une transformation silencieuse est en cours. Loin des grandes métropoles et des projecteurs médiatiques, une nouvelle génération d’acteurs agricoles réinvente le rapport à la terre. Parmi eux, une femme incarne cette mutation : Apla Afi Evamé.
Rien ne semblait pourtant l’orienter vers l’agriculture. Diplômée d’une licence en gestion des ressources humaines et d’un master en marketing et commerce international obtenu avec le meilleur classement de sa promotion, elle se destinait à une carrière administrative. Après plusieurs concours de la fonction publique et des expériences dans le secteur privé, son avenir semblait suivre une trajectoire classique.
Mais en 2019, un événement familial bouleverse ses plans. Son père, ancien directeur des ressources forestières au ministère de l’Environnement, prend sa retraite. Habitué au terrain et à l’action, il vit difficilement cette nouvelle période d’inactivité. Face à cette situation, sa fille décide de changer de cap. Elle quitte la ville, abandonne une carrière prometteuse et retourne au village pour accompagner son père dans une aventure agricole qu’elle n’avait jamais envisagée.
« Je n’avais aucune passion pour l’agriculture. Je voulais travailler dans un bureau. Mais j’ai compris que l’avenir pouvait aussi se construire ici », explique-t-elle.
De cette décision naît le Centre de recherche et de production Mawouena (CRPM), un projet qui porte une vision nouvelle de l’agriculture rurale : produire, former et créer de la valeur localement.
Du retour à la terre à un modèle agricole intégré
Le nom Mawouena, qui signifie « donné par Dieu » en mina, rend hommage à son père, Dieudonné. Mais derrière cette appellation symbolique se construit rapidement un véritable laboratoire d’innovation agricole.
Le centre développe une approche diversifiée associant cultures vivrières, élevage, maraîchage et apiculture. L’objectif n’est pas seulement de produire davantage, mais de démontrer qu’une agriculture durable peut devenir une source de revenus, d’emplois et de résilience pour les communautés rurales.
Parallèlement, Apla Afi Evamé prend la direction technique de la coopérative Las Béguinas Duményo Lumen (LBDL), créée pour accompagner des femmes spécialisées dans la transformation de l’huile de palme. Lorsqu’elle rejoint la structure, celle-ci manque d’organisation, de stratégie commerciale et de perspectives de développement.
Elle entreprend alors une restructuration profonde : amélioration de la gouvernance, renforcement des compétences, développement de nouvelles activités et accompagnement des productrices vers une meilleure valorisation de leurs ressources.
Le changement d’échelle intervient en 2023 grâce à l’appui de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), à travers le Forest and Farm Facility (FFF). En deux ans, les résultats sont significatifs : installation de 44 ruches modernes dans quatre villages, création d’une activité apicole structurée, reboisement de 12 hectares, plantation de plus de 12 000 arbres, développement d’une pépinière permanente et construction d’un espace de stockage répondant aux exigences sanitaires.
La production de miel est désormais commercialisée à 4 500 FCFA le litre, créant une nouvelle source de revenus pour les producteurs. « Nous avancions à pied. La FAO nous a aidés à courir », résume-t-elle.
L’agroécologie comme réponse aux défis climatiques
Au-delà de la production agricole, Apla Afi Evamé défend un modèle fondé sur l’agroécologie, une approche qui cherche à concilier performance économique, protection des écosystèmes et adaptation au changement climatique.
Dans une région confrontée à la dégradation des sols, aux effets des dérèglements climatiques et aux difficultés d’accès aux ressources agricoles, elle encourage des pratiques adaptées aux réalités locales : utilisation du compost organique, restauration des terres appauvries, associations culturales, préservation des semences locales, réduction progressive des intrants chimiques et meilleure gestion de l’eau.
À travers le réseau des jeunes producteurs et professionnels agricoles du Togo, dont elle est secrétaire générale pour la région Maritime, elle contribue à diffuser ces méthodes auprès des jeunes et des femmes rurales.
Son approche repose sur la transmission des connaissances. Les producteurs sont formés à travers des espaces d’apprentissage où ils expérimentent directement les techniques agroécologiques. L’objectif : faire de chaque agriculteur un acteur capable d’innover sur sa propre exploitation.
Cette démarche répond aussi à un enjeu social majeur : rendre l’agriculture attractive pour une jeunesse souvent tentée par l’exode rural. Pour Apla Afi Evamé, la terre ne doit plus être perçue comme un symbole de pauvreté, mais comme un espace d’entrepreneuriat et d’innovation.
Une entrepreneure rurale devenue modèle africain
L’engagement d’Apla Afi Evamé dépasse aujourd’hui les frontières de son canton. Son parcours est reconnu dans plusieurs réseaux dédiés au leadership féminin et au développement agricole.
Elle participe notamment au programme AWARD, soutenu par la coopération allemande à travers la GIZ, qui accompagne des femmes africaines scientifiques, chercheuses et entrepreneures dans le renforcement de leurs capacités.
En 2025, son travail est distingué par deux reconnaissances majeures : le Prix africain du FNUAP pour les femmes entrepreneures rurales, reçu lors du Salon international de l’entrepreneuriat féminin, puis le Prix national pour la promotion des femmes dans l’entrepreneuriat vert (TROFEDEV).
Ces distinctions ne récompensent pas seulement une entrepreneure. Elles mettent en lumière une conviction : les femmes rurales peuvent être des actrices centrales de la transformation économique et écologique du continent.
À travers ses initiatives, elle démontre qu’une agriculture productive peut aussi préserver les ressources naturelles, renforcer les communautés et créer des opportunités durables.
Son ambition est désormais d’aller plus loin : développer des centres de formation agricole, renforcer les chaînes de valeur responsables, accompagner davantage de femmes dans l’entrepreneuriat vert et contribuer à faire de l’agroécologie un modèle de référence en Afrique de l’Ouest.
À Gbatopé, la graine plantée par Apla Afi Evamé en 2019 continue de grandir. Elle nourrit des familles, restaure des paysages et inspire une nouvelle génération d’agriculteurs convaincus que l’avenir de l’Afrique passe aussi par une terre mieux protégée et mieux valorisée.
