Mohamed Salifou : le visage d’une Afrique qui apprend à concevoir ses propres technologies
Heure de publication 18:45 - Temps de lecture : 3 min 56 s
Mohamed Salifou, ingénieur et entrepreneur béninois, transforme la robotique en levier d’apprentissage, d’innovation et d’émancipation pour une nouvelle génération de jeunes Africains. – © Mohamed Salifou.
Texte par : Thalf Sall
Sur un continent où l’accès aux compétences technologiques reste l’un des grands défis du développement, Mohamed Salifou a choisi de ne pas attendre que les solutions viennent d’ailleurs. Depuis le Bénin, cet ingénieur, entrepreneur et expert en fabrication numérique construit un écosystème où la robotique devient un outil d’apprentissage, d’inclusion et de transformation. Avec TEKBOT Robotics, le Tekbot Robotics Challenge et ses programmes de formation, il accompagne une nouvelle génération de jeunes Africains capables d’imaginer, concevoir et fabriquer les technologies dont leurs sociétés ont besoin.
Pendant longtemps, les avancées technologiques africaines ont été freinées par un même obstacle : le manque d’accès aux formations pratiques dans les domaines de pointe. Robotique, intelligence artificielle, fabrication numérique ou ingénierie restent encore peu accessibles à une grande partie de la jeunesse, alors même que ces secteurs deviennent essentiels dans l’économie mondiale.
Au-delà du manque d’équipements, le défi est aussi culturel. Beaucoup de jeunes grandissent avec l’idée que l’innovation technologique appartient aux grandes puissances industrielles. La conséquence est un déficit de confiance : peu osent imaginer qu’ils peuvent eux-mêmes créer des robots, développer des prototypes ou transformer une idée en produit concret.
C’est précisément ce constat qui a conduit Mohamed Salifou à agir. Ingénieur béninois passionné par la robotique et la fabrication numérique, il décide de transformer l’apprentissage technologique en une expérience concrète, collaborative et accessible. En 2020, il cofonde TEKBOT Robotics, une initiative destinée à faire émerger une communauté africaine de passionnés de sciences, technologies, ingénierie et mathématiques (STEM).
Son ambition est claire : passer d’une logique de consommation des technologies venues d’ailleurs à une culture africaine de création et d’innovation.
TEKBOT Robotics : transformer la jeunesse en acteurs de l’innovation
TEKBOT Robotics repose sur une conviction : la meilleure manière d’apprendre la technologie est de la pratiquer. L’organisation développe des programmes de formation, des ateliers, des compétitions et des espaces d’échanges permettant aux jeunes de manipuler des outils robotiques, de programmer, de concevoir des systèmes électroniques et de résoudre des problèmes concrets.
L’une de ses initiatives majeures est le Tekbot Robotics Challenge (TRC), une compétition universitaire consacrée à la robotique et à l’intelligence artificielle. Chaque année, des étudiants, ingénieurs et passionnés issus de plusieurs pays africains se confrontent à des défis techniques qui stimulent leur créativité et leur capacité d’innovation.
Mais le TRC ne se limite pas à une compétition. Il fonctionne comme un laboratoire d’apprentissage collectif. Les participants travaillent en équipe, développent des prototypes, apprennent à gérer un projet technologique et découvrent les exigences du monde professionnel.
Cette approche répond à un besoin fondamental : créer des ingénieurs capables de concevoir des solutions adaptées aux réalités africaines.
TEKBOT agit également comme une communauté. Plus de 2 000 makers, étudiants, professionnels et passionnés ont été rassemblés autour de cette vision. L’objectif n’est pas seulement de transmettre des connaissances techniques, mais de créer un réseau durable où les idées circulent, où les collaborations naissent et où les jeunes peuvent trouver un environnement favorable pour entreprendre.
L’organisation porte aussi une attention particulière à l’inclusion, notamment à la participation des femmes dans un secteur encore largement masculin. Pour Mohamed Salifou, la diversité des profils est une condition essentielle pour produire des innovations plus pertinentes.
De l’idée au prototype : la fabrication numérique comme moteur de transformation
Au-delà de la formation théorique, Mohamed Salifou développe une approche fondée sur le « faire ». Cette philosophie s’incarne dans son rôle de FabManager au Sèmè City Open Park (SCOP) et dans ses activités autour de la fabrication numérique.
À travers des espaces équipés de machines et d’outils de prototypage, les jeunes entrepreneurs et innovateurs peuvent expérimenter, concevoir et fabriquer des objets physiques à partir d’idées initiales. La conception assistée par ordinateur (CAO), la fabrication assistée par ordinateur (FAO), l’impression 3D ou encore l’électronique deviennent des moyens concrets de passer de l’imagination à la réalisation.
Cette méthode réduit une difficulté majeure rencontrée par de nombreux entrepreneurs africains : l’écart entre une bonne idée et sa matérialisation.
Mohamed Salifou dirige aussi TechIMA, un programme collaboratif dédié à la formation en conception et fabrication numériques. Son approche combine ingénierie, entrepreneuriat et apprentissage pratique afin d’aider les participants à développer des compétences directement mobilisables dans l’industrie et la création d’entreprises.
Son parcours illustre cette volonté permanente d’apprendre et de transmettre. Diplômé en ingénierie logicielle d’EPITECH Bénin en 2022, il renforce ensuite son expertise en fabrication numérique en intégrant la Fab Academy du MIT, un programme international de référence dans ce domaine.
Cette double compétence – logiciel et fabrication – lui permet d’accompagner des projets de manière globale : de la conception numérique jusqu’à la réalisation physique.
Un modèle africain d’innovation capable de changer d’échelle
L’impact de Mohamed Salifou dépasse aujourd’hui le cadre de ses propres initiatives. À travers TEKBOT Robotics, il a accompagné plus de 200 projets innovants et contribué à structurer une communauté de jeunes créateurs technologiques.
Son travail commence à être reconnu au niveau international. En 2024, il reçoit le Médaillon d’excellence à la Belt and Road Innovation Skills Competition en Chine. Il figure aussi parmi les finalistes du Cars4Mars African Rover Challenge, une compétition qui valorise les capacités africaines dans les technologies spatiales et robotiques.
Ces distinctions récompensent moins une réussite individuelle qu’une vision : celle d’un continent capable de produire ses propres talents scientifiques et technologiques.
La méthode développée par Mohamed Salifou repose sur un principe reproductible : former des communautés locales, créer des espaces de fabrication, encourager les compétitions technologiques et connecter les jeunes aux réseaux internationaux d’innovation. Un modèle qui peut être adapté dans d’autres pays africains confrontés aux mêmes défis de compétences et d’accès aux technologies.
Son parcours raconte une autre histoire de l’Afrique : celle d’une jeunesse qui ne se contente plus d’utiliser les innovations des autres, mais qui apprend à les imaginer, à les fabriquer et à les déployer.
Mohamed Salifou ne construit pas seulement des robots. Il construit une génération capable de résoudre les problèmes de demain.
