Apiafrique : comment une innovation sénégalaise transforme la santé menstruelle, réduit les déchets et redonne du pouvoir aux femmes

Heure de publication 13:30 - Temps de lecture : 6 min 32 s

Des femmes engagées dans la production de serviettes hygiéniques réutilisables contribuent à réduire les déchets plastiques tout en renforçant l’autonomie économique féminine. – © Image générée.

Texte par : Awa Ba

Face à la précarité menstruelle qui prive des millions de femmes et de jeunes filles de dignité, de santé et d’opportunités éducatives, l’entreprise sociale sénégalaise Apiafrique a choisi une approche pragmatique : produire localement des protections hygiéniques lavables, accessibles et durables. Une solution née en Afrique, pensée pour l’Afrique, et dont l’impact dépasse largement la seule question des menstruations.

Chaque mois, des millions de femmes et de jeunes filles africaines doivent faire face à un défi souvent invisible dans les statistiques économiques mais lourd de conséquences dans leur quotidien : accéder à une protection menstruelle adaptée.

Selon plusieurs organisations internationales, dont l’UNICEF, la précarité menstruelle contribue à l’absentéisme scolaire, à l’exclusion sociale, à la perte de confiance en soi et à des risques sanitaires importants. Dans de nombreuses communautés, le coût des protections jetables reste prohibitif pour les familles les plus modestes. Certaines adolescentes sont alors contraintes de recourir à des tissus usagés, du papier, des éponges ou d’autres matériaux improvisés pouvant favoriser irritations et infections.

Cette situation est aggravée par plusieurs facteurs structurels : pauvreté persistante, insuffisance des infrastructures sanitaires, manque d’éducation menstruelle et poids des tabous culturels qui entourent encore les règles dans de nombreuses sociétés.

À ces enjeux sociaux s’ajoute une problématique environnementale majeure. Les serviettes hygiéniques jetables, largement composées de matières plastiques, peuvent mettre plusieurs centaines d’années à se dégrader. Chaque femme utilise en moyenne plusieurs milliers de protections au cours de sa vie, générant une quantité considérable de déchets difficilement recyclables.

Face à cette accumulation de défis, peu d’initiatives parviennent à répondre simultanément aux dimensions sanitaires, économiques, sociales et écologiques du problème. C’est précisément l’ambition qu’a choisie de relever Apiafrique.

 

De l’expérience personnelle à l’innovation sociale

 

Avant de devenir entrepreneure sociale, Marina Gning a d’abord connu une première trajectoire dans le cinéma. C’est à la naissance de ses deux enfants, en 2006 puis en 2009, que son parcours prend un tournant décisif. Confrontée aux irritations fessières fréquentes chez les nourrissons, elle s’oriente vers une alternative encore peu répandue à l’époque : les couches lavables.

Cette expérience intime agit comme un déclencheur. En cherchant des solutions plus saines pour ses enfants, elle découvre les bénéfices des produits réutilisables et commence à s’intéresser plus largement à leur potentiel pour la santé et l’environnement.

En 2010, elle franchit une première étape entrepreneuriale en créant en France ApiaNapi, aux côtés de son mari, Abdoulaye. L’entreprise se spécialise dans la fabrication de couches lavables en tissu 100 % coton. Cette activité lui permet d’expérimenter concrètement les avantages économiques, sanitaires et écologiques de ces alternatives aux produits jetables.

Au fil du développement de l’entreprise, une nouvelle piste émerge presque naturellement : celle des protections hygiéniques lavables pour les femmes. Marina Gning conçoit alors un premier prototype, qu’elle fait tester à sa belle-sœur ainsi qu’à plusieurs femmes au Sénégal. Les retours sont encourageants, révélant un intérêt réel pour une solution à la fois plus saine, plus économique et plus durable.

 

La naissance d’Apiafrique, une réponse ancrée dans les réalités locales

 

En 2017, dans un contexte marqué par la diffusion massive des protections hygiéniques jetables au Sénégal et la montée des préoccupations environnementales, Marina Gning fait un choix stratégique déterminant : elle cède ApiaNapi et s’installe durablement au Sénégal afin de créer une nouvelle structure dédiée à la santé menstruelle et à l’impact social.

C’est dans cette dynamique que naît Apiafrique, une entreprise sociale pensée comme une réponse globale à plusieurs enjeux profondément interconnectés : la santé des femmes, la protection de l’environnement et le développement économique local.

L’entreprise est fondée par trois femmes et un homme, réunis par la complémentarité de leurs parcours, de leurs expertises et de leurs cultures, mais surtout par des valeurs communes et une volonté partagée d’avoir un impact positif et durable. Abdoulaye, Sénégalais, revient au pays après 23 ans passés en France avec une ambition forte : contribuer à la création d’emplois et au développement économique local. Marina Gning et Jeanne-Aurélie disposent d’une solide expérience dans l’univers des protections hygiéniques réutilisables, acquise à travers leur première entreprise, ApiaNapi. Marianne, couturière et costumière, est également créatrice d’une marque spécialisée dans les couches pour bébés et les serviettes hygiéniques lavables, apportant un savoir-faire artisanal et technique essentiel.

L’idée directrice est claire : proposer des produits d’hygiène féminine beaux, sains et écologiques, fabriqués localement par des femmes au Sénégal.

À partir de cette complémentarité, les premiers prototypes sont conçus, testés et améliorés progressivement. À la fin de l’année 2016, une première gamme de produits est fabriquée en série, puis commercialisée au Sénégal et en France.

Dès ses débuts, le projet repose sur une conviction forte : une innovation utile est celle qui répond simultanément à des besoins sanitaires, sociaux et écologiques, tout en s’inscrivant dans les réalités économiques des populations concernées.

L’entreprise se structure ainsi autour de trois objectifs fondamentaux : améliorer la santé menstruelle des femmes grâce à des protections conçues à partir de matières sûres et adaptées au contact intime, réduire l’impact environnemental des protections jetables, devenues une source croissante de pollution, et créer des emplois locaux, en particulier pour les femmes, afin de renforcer leur autonomie économique et leur rôle dans le développement des communautés.

 

Une innovation produit au service de la santé, de l’économie et de l’environnement

 

Pour concrétiser cette vision, Apiafrique développe une gamme de serviettes hygiéniques lavables fabriquées à partir de matières naturelles, biologiques ou certifiées Oeko-Tex pour les zones en contact direct avec la peau. L’objectif est de concilier efficacité, confort et sécurité sanitaire.

Le principe repose sur un modèle d’usage prolongé. Lorsqu’elles sont correctement entretenues, ces serviettes peuvent être réutilisées jusqu’à 400 fois. Elles remplacent ainsi des dizaines, voire des centaines de protections jetables, utilisées sur plusieurs années.

Cette durabilité transforme profondément l’équation économique. Dans certains contextes, les femmes consacrent jusqu’à 10 % de leurs revenus mensuels à l’achat de protections hygiéniques jetables. Avec un prix compris entre 1 500 et 3 000 F CFA selon les modèles, les serviettes lavables représentent un investissement initial rapidement amorti, générant des économies substantielles sur le long terme.

L’impact environnemental est tout aussi déterminant. Chaque année, des milliards de protections jetables sont consommées dans le monde, finissant majoritairement en décharge ou dans la nature. Selon Marina Gning, ces produits peuvent mettre plus de 400 ans à se dégrader. Elle rappelle qu’un enfant utilise plusieurs milliers de couches entre sa naissance et l’âge de trois ans, tandis qu’une femme peut recourir à près de 10 000 protections menstruelles au cours de sa vie, contribuant à une accumulation massive de déchets non biodégradables.

 

Entre enjeux sanitaires et transformation des usages

 

Au-delà de la question environnementale, la dimension sanitaire constitue un pilier central du modèle Apiafrique. Les protections jetables peuvent contenir des substances peu connues du grand public et susceptibles de provoquer irritations, inconforts ou déséquilibres lorsqu’elles sont en contact prolongé avec la peau, le sang menstruel et la chaleur corporelle.

À l’inverse, les produits développés par Apiafrique privilégient des matériaux choisis pour leur douceur, leur respirabilité et leur innocuité, réduisant ainsi les risques d’inconfort et favorisant une meilleure tolérance chez les utilisatrices.

Cependant, l’entreprise insiste sur un point essentiel : l’efficacité sanitaire des solutions lavables dépend directement des conditions d’utilisation. Le lavage, le séchage au soleil et la conservation dans un environnement propre sont indispensables pour garantir leur sécurité.

Cette exigence implique un accompagnement éducatif et une sensibilisation continue, notamment dans les zones où l’accès à l’eau ou aux infrastructures sanitaires reste limité.

 

Une approche systémique de la santé menstruelle

 

Apiafrique ne se limite pas à la production de serviettes hygiéniques. L’entreprise défend une approche globale qui intègre la sensibilisation, l’éducation menstruelle, l’accompagnement des communautés, le renforcement de l’autonomie des femmes et le plaidoyer pour de meilleures infrastructures sanitaires.

Cette vision systémique permet d’agir simultanément sur plusieurs leviers : l’accès aux produits, la connaissance du corps, la réduction des tabous et l’amélioration des conditions d’hygiène.

C’est cette articulation entre produit, éducation et impact social qui explique la place croissante qu’occupe Apiafrique dans l’écosystème de la santé menstruelle durable en Afrique.

Plus qu’un simple fabricant de protections hygiéniques, l’entreprise s’impose progressivement comme un acteur de transformation sociale, illustrant la capacité d’une innovation née du terrain à répondre à des enjeux complexes de santé publique, d’environnement et d’inclusion économique.

 

Un modèle qui associe production locale, sensibilisation et impact social

 

Contrairement à de nombreux projets dépendant exclusivement de financements extérieurs, Apiafrique a construit un modèle économique hybride reposant principalement sur la vente de ses produits. Cette stratégie lui permet de financer son développement, de rémunérer ses équipes et de garantir sa pérennité.

La fabrication est réalisée localement au Sénégal par une équipe composée de 95 % de femmes. Ce choix contribue à créer des emplois durables tout en renforçant l’autonomie économique féminine. Les salariées ne sont pas seulement des ouvrières de production. Beaucoup deviennent des ambassadrices communautaires chargées de sensibiliser les populations aux questions de santé menstruelle.

L’entreprise travaille en partenariat avec des ONG, des associations, des établissements scolaires, des collectivités locales et différents acteurs du développement. Cette démarche favorise une diffusion plus large des produits auprès des populations vulnérables et contribue à lever progressivement les tabous entourant les menstruations.

Parallèlement, Apiafrique développe d’autres outils innovants comme l’application Weerwi, dédiée à la connaissance du cycle menstruel, ainsi que La Carte Rose, un annuaire facilitant l’accès des femmes et des jeunes filles à des ressources et services adaptés à leurs besoins.

Cette approche intégrée permet d’agir non seulement sur l’accès aux protections, mais aussi sur l’information, la prévention et l’autonomisation.

 

Des résultats mesurables qui dépassent les attentes initiales

 

L’un des principes du journalisme de solutions consiste à examiner les résultats concrets plutôt que les intentions. De ce point de vue, Apiafrique présente des indicateurs particulièrement significatifs. Depuis sa création, elle a fabriqué plus de 400 000 produits et poursuit son développement à travers un vaste réseau de distribution composé de boutiques, de supermarchés partenaires, d’associations et d’organisations non gouvernementales. Aujourd’hui, l’essentiel des ventes est réalisé au Sénégal, avec 80 000 produits vendus en 2025.

Les chiffres d’impact témoignent de l’ampleur de la transformation engagée : 4549 tonnes de déchets ont été évitées, 19 millions de serviettes jetables n’ont pas été utilisées grâce aux alternatives réutilisables, 519 000 personnes ont été sensibilisées aux enjeux liés à la santé menstruelle, vingt-huit emplois directs ont été créés.

Les témoignages recueillis auprès des utilisatrices mettent en avant une diminution des irritations, une meilleure tolérance cutanée et un sentiment accru d’autonomie. Dans plusieurs écoles partenaires, des acteurs éducatifs observent une réduction de l’absentéisme menstruel chez certaines adolescentes bénéficiant d’un accès à des protections adaptées et à des programmes de sensibilisation.

Cette combinaison entre impact sanitaire, social, environnemental et économique explique notamment pourquoi Apiafrique a obtenu en 2022 la certification internationale B Corp, qui distingue les entreprises générant une valeur positive pour la société et l’environnement.

 

Une réponse à un enjeu majeur de santé publique et d’éducation

 

Si les bénéfices économiques et environnementaux des protections lavables sont largement documentés, leur impact sur la santé des femmes constitue l'un des arguments les plus importants en faveur de leur adoption.

Pour le Dr Karirya Mogo, gynécologue-obstétricienne engagée sur les questions de santé féminine, les protections menstruelles lavables présentent de réels avantages lorsqu’elles sont fabriquées avec des matériaux adaptés et utilisées dans de bonnes conditions d’hygiène. « Ces serviettes présentent plusieurs avantages. Elles respectent davantage la flore vaginale, car elles sont souvent conçues avec des matériaux naturels et sans produits chimiques irritants. On observe moins d’irritations, moins de démangeaisons et une réduction des infections urinaires chez les utilisatrices. Cela s’explique par une meilleure respirabilité des tissus et l’absence de certaines substances chimiques présentes dans certaines protections jetables », a-t-elle expliqué.

Dans de nombreuses zones rurales ou périurbaines d'Afrique, l'accès à des protections menstruelles de qualité demeure limité. Faute de moyens financiers ou de solutions adaptées, certaines femmes et jeunes filles continuent d'utiliser des tissus usés, du papier ou d'autres matériaux improvisés qui peuvent accroître les risques d'infections ou de complications sanitaires. Dans ce contexte, l'accès à des protections lavables conçues selon des standards de qualité constitue une avancée significative pour la santé menstruelle et la dignité des femmes.

Toutefois, les professionnels de santé soulignent une réalité essentielle : l'efficacité de cette solution dépend directement de ses conditions d'utilisation. « L’efficacité sanitaire des serviettes lavables dépend fortement des conditions d’hygiène. Il est indispensable qu’elles soient correctement lavées, séchées au soleil et stockées dans de bonnes conditions. Dans les zones où l’accès à l’eau potable est limité ou où le séchage au soleil est difficile, il peut exister un risque si les serviettes ne sont pas correctement entretenues », précise le Dr Karirya Mogo.

Cette réalité confirme que la lutte contre la précarité menstruelle ne peut pas se limiter à la distribution de produits. Elle doit nécessairement s'accompagner d'actions d'éducation à l'hygiène, de sensibilisation des communautés et d'investissements dans les infrastructures sanitaires. Consciente de ces enjeux, Apiafrique a fait le choix d'intégrer la formation et la sensibilisation au cœur même de son modèle d'intervention.

 

Réduire l’absentéisme scolaire et briser les tabous

 

Au-delà de la santé, la précarité menstruelle constitue un frein à l'éducation des filles. Dans de nombreux établissements scolaires africains, les menstruations restent l'une des causes de l'absentéisme féminin. Le manque de protections adaptées, la peur des fuites, la stigmatisation sociale ou encore l'absence d'infrastructures sanitaires poussent certaines adolescentes à manquer plusieurs jours de cours chaque mois.

Pour répondre à cette problématique, Apiafrique travaille avec des associations, des ONG, des collectivités locales et des établissements scolaires dans l'ensemble du Sénégal. Les protections lavables produites par l'entreprise sont régulièrement intégrées dans des programmes destinés aux populations vulnérables et aux jeunes filles scolarisées.

Même si les données quantitatives demeurent encore limitées, plusieurs acteurs éducatifs et associatifs rapportent une amélioration de la fréquentation scolaire des bénéficiaires lorsqu'elles disposent de protections adaptées et participent à des séances d'information sur la santé menstruelle.

L'expérience de terrain montre que la fourniture de serviettes hygiéniques ne suffit pas à elle seule à résoudre le problème. Lors d'interventions menées dans certaines régions du Sénégal, notamment à Kédougou, Marina Gning a constaté que certains établissements scolaires ne disposaient ni de toilettes fonctionnelles ni de points d'eau. Dans ces conditions, il devient particulièrement difficile pour les adolescentes de gérer leurs menstruations dans la dignité.

Cette réalité a conduit Apiafrique à élargir progressivement son champ d'action. L'entreprise mène aujourd'hui un travail de plaidoyer auprès des collectivités territoriales, des responsables d'établissements scolaires et des autorités publiques afin de promouvoir des infrastructures plus inclusives : toilettes séparées pour les filles et les garçons, accès à l'eau, espaces d'hygiène adaptés et meilleure prise en compte des besoins menstruels dans les politiques éducatives.

Face à l'ampleur du défi, l'entreprise cherche à renforcer ses collaborations avec d'autres organisations engagées afin de construire une coalition capable d'influencer durablement les politiques publiques.

 

Une innovation à fort potentiel, mais confrontée à des défis réels

 

L'un des enseignements majeurs du journalisme de solutions consiste à analyser non seulement ce qui fonctionne, mais aussi les obstacles qui demeurent. Le modèle développé par Apiafrique a démontré sa pertinence sociale, économique et environnementale. Pourtant, plusieurs défis continuent de freiner son déploiement à grande échelle.

Le premier concerne l'accès à l'eau. Dans certaines zones rurales, les ressources hydriques restent limitées, compliquant l'entretien régulier des protections lavables. Pour cette raison, certaines organisations partenaires continuent ponctuellement à distribuer des protections jetables lorsque les conditions locales ne permettent pas une utilisation optimale des solutions réutilisables.

Le deuxième défi est financier. Même si les serviettes lavables permettent de réaliser d'importantes économies sur plusieurs années, leur coût d'acquisition initial demeure plus élevé que celui d'un paquet de protections jetables. Pour certaines familles vivant dans une grande précarité, cet investissement de départ constitue un obstacle.

L'entreprise fait face à des contraintes industrielles importantes. Une partie des matières premières reste importée, ce qui expose la production aux fluctuations des coûts internationaux. À cela s'ajoutent les investissements nécessaires en équipements, les charges fiscales et certaines lourdeurs administratives auxquelles sont confrontées de nombreuses entreprises africaines.

Marina Gning évoque aussi les défis humains et entrepreneuriaux rencontrés depuis la création de l'entreprise : recruter et former du personnel qualifié, structurer les équipes, déléguer les responsabilités, accroître la notoriété de la marque et maintenir un dialogue constructif avec les institutions publiques.

À ces contraintes s'ajoutent les résistances culturelles. Dans certains milieux urbains, les protections jetables continuent d'être perçues comme un symbole de modernité, tandis que les solutions lavables souffrent encore parfois d'idées reçues ou de méconnaissance.

 

Un modèle reproductible à l’échelle du continent et tourné vers l’avenir

 

Malgré les défis auxquels elle reste confrontée, Apiafrique démontre qu'une innovation sociale conçue à partir des réalités africaines peut apporter des réponses concrètes, durables et économiquement viables à des problématiques qui dépassent largement les frontières du Sénégal.

La force du modèle repose sur plusieurs éléments clés : une technologie simple et accessible, des savoir-faire facilement transférables, une production locale créatrice d'emplois, une approche fondée sur l'éducation et la sensibilisation, ainsi qu'un réseau de partenariats mobilisant acteurs publics, organisations de la société civile et institutions de développement.

Cette combinaison lui confère un fort potentiel de réplication. Les défis liés à la précarité menstruelle, à la gestion des déchets, à l'absentéisme scolaire des jeunes filles et à l'autonomisation économique des femmes concernent en effet une grande partie des pays africains. L'expérience développée au Sénégal constitue ainsi une source d'inspiration pour de nombreuses initiatives émergentes en Afrique de l'Ouest, en Afrique centrale et au-delà.

Consciente de ce potentiel, Apiafrique nourrit des ambitions importantes pour les années à venir. L'entreprise entend poursuivre le développement de son écosystème de solutions autour de la santé menstruelle et du bien-être féminin. Cela passe notamment par le renforcement de l'application Weerwi, conçue pour accompagner les femmes dans la compréhension et le suivi de leur cycle menstruel, mais aussi par l'élargissement des actions de sensibilisation et d'éducation à destination des jeunes filles, des familles et des communautés.

Parallèlement, l'entreprise souhaite accroître son impact économique et territorial en élargissant son réseau de distribution, en intégrant davantage de points de vente et en consolidant sa présence sur l'ensemble du territoire sénégalais. Elle ambitionne aussi de renforcer ses partenariats avec les ONG, les établissements scolaires, les collectivités locales et les institutions publiques afin de toucher un plus grand nombre de bénéficiaires.

L'un des objectifs stratégiques les plus importants concerne la relocalisation progressive de la chaîne de valeur. À terme, Apiafrique souhaite intégrer davantage de matières premières produites localement afin de réduire sa dépendance aux importations, renforcer la résilience de son modèle économique et générer davantage de retombées pour l'économie nationale.

L'entreprise envisage un déploiement dans d'autres pays d'Afrique de l'Ouest où les problématiques liées à la santé menstruelle, à l'accès aux protections hygiéniques et à l'éducation des filles demeurent particulièrement importantes.

Mais l'ambition de Marina Gning dépasse la seule question des protections menstruelles. À travers Apiafrique, elle défend une vision plus globale du cycle féminin, considéré non comme une contrainte ou un sujet tabou, mais comme un levier de connaissance de soi, de santé, d'autonomie et d'épanouissement personnel. Cette approche vise à replacer les femmes et les jeunes filles au cœur des décisions qui concernent leur corps, leur santé et leur avenir.

C'est sans doute là que réside la portée la plus profonde de cette initiative. Au-delà du produit, Apiafrique participe à une transformation culturelle qui contribue à normaliser les discussions sur les menstruations, à renforcer la confiance des femmes et à promouvoir une société plus inclusive.

L'histoire de cette entreprise sociale rappelle finalement qu'une solution efficace n'est pas nécessairement celle qui repose sur la technologie la plus sophistiquée ou les investissements les plus massifs. Elle est souvent celle qui répond de manière pragmatique à un besoin réel, s'appuie sur les ressources locales et crée simultanément de la valeur sociale, économique et environnementale.

À travers son modèle, Apiafrique montre qu'il est possible de transformer un défi de santé publique en opportunité de développement durable, tout en ouvrant la voie à une nouvelle génération d'innovations africaines à fort impact.

 

Du Sénégal à la RDC en passant par le Mali, une même révolution est en marche

 

L’expérience d’Apiafrique met en lumière une réalité encourageante : partout sur le continent, des entrepreneures africaines développent des solutions innovantes pour faire reculer la précarité menstruelle et restaurer la dignité des femmes. En République démocratique du Congo, Noëlla Kizubanata Kabundji, fondatrice de Perla'S Protect SHL, s'est engagée dans la fabrication de serviettes hygiéniques lavables, saines, écologiques et confortables afin d'améliorer l'accès des femmes à des protections de qualité. Au Mali, les jumelles Awa et Adam Drabo ont elles aussi choisi la voie des protections réutilisables pour contribuer au bien-être féminin tout en réduisant l'impact environnemental des produits jetables.

Bien que développées dans des contextes différents, ces initiatives poursuivent une même ambition : permettre aux femmes et aux jeunes filles de vivre leurs menstruations sans honte, sans exclusion et sans mettre en péril leur santé ou leur avenir. Elles témoignent de l'émergence d'un mouvement africain porté par des femmes qui refusent de considérer les règles comme un sujet marginal et qui en font au contraire un enjeu de santé publique, d'éducation, d'égalité et de développement durable.

L'histoire d’Apiafrique, comme celles de Perla'S Protect SHL et des initiatives portées par Awa et Adam Drabo, rappelle que les solutions les plus transformatrices naissent souvent de l'observation attentive des besoins du terrain et de la volonté d'agir là où les systèmes traditionnels peinent encore à répondre efficacement. Ensemble, ces expériences dessinent les contours d'une Afrique qui innove à partir de ses propres réalités, construit ses propres réponses et fait de l'entrepreneuriat social un moteur de progrès au service des populations.

Au-delà des serviettes hygiéniques, c'est finalement une nouvelle vision du développement qui se dessine : une vision où la santé des femmes, la protection de l'environnement, l'autonomisation économique et la justice sociale avancent de concert. Une vision portée par des solutions africaines, conçues par des Africaines, pour répondre à des défis universels.

Ce grand reportage constitue un exercice pratique réalisé par Awa Ba dans le cadre de sa formation au journalisme de solutions, à l’occasion de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), prévue les 23 et 24 octobre 2026 à Paris.


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