Majik Water : au Kenya, une entrepreneure transforme l’humidité de l’air en eau potable

Heure de publication 13:45 - Temps de lecture : 3 min 28 s

Beth Koigi, cofondatrice et directrice générale de Majik Water, est une voix majeure de la sécurité hydrique en Afrique. – © Beth Koigi.

Texte par : Thalf Sall

Face à la crise de l’eau qui touche des millions de personnes en Afrique, une innovation née au Kenya propose une approche inattendue : produire de l’eau potable directement à partir de l’air. Fondée par Beth Koigi, l’entreprise sociale Majik Water développe des générateurs capables de capter l’humidité atmosphérique et de la transformer en ressource consommable. Entre innovation technologique, impact social et défis de déploiement, cette solution illustre comment l’ingéniosité locale peut contribuer à répondre à l’un des plus grands enjeux du XXIe siècle.

Dans de nombreuses régions d’Afrique, l’accès à une eau potable sûre demeure un défi quotidien. Sécheresses récurrentes, croissance démographique, urbanisation rapide, dégradation des ressources naturelles et effets du changement climatique accentuent la pression sur les réserves hydriques.

Au Kenya, comme dans plusieurs pays du continent, des familles parcourent encore de longues distances pour s’approvisionner en eau ou se tournent vers des sources parfois contaminées. Cette réalité, Beth Koigi l’a vécue personnellement en 2017 alors qu’elle était étudiante à l’Université de Nairobi.

Confrontée à une pénurie d’eau potable et contrainte d’acheter une eau de mauvaise qualité, la jeune Kényane refuse de considérer cette situation comme une fatalité. Une question commence alors à l’obséder : comment fournir de l’eau là où les infrastructures traditionnelles sont insuffisantes ou inexistantes ?

Ses recherches l’amènent à un constat aussi simple que fascinant : l’atmosphère contient d’importantes quantités de vapeur d’eau. Pourquoi ne pas exploiter cette ressource invisible ?

De cette réflexion naît Majik Water, une entreprise sociale fondée avec l’ambition de produire de l’eau potable à partir de l’air.

 

Une technologie qui capte l’eau là où on ne l’attend pas


Le principe développé par Majik Water repose sur une technologie appelée « génération d’eau atmosphérique ». Concrètement, les appareils aspirent l’air ambiant avant de le filtrer. Celui-ci passe ensuite à travers un système de refroidissement qui provoque la condensation de l’humidité présente dans l’atmosphère. L’eau obtenue est ensuite purifiée, minéralisée si nécessaire, puis stockée dans des réservoirs sécurisés avant sa distribution.

Le processus ressemble à celui observé lorsqu’une goutte d’eau apparaît sur une surface froide exposée à l’air chaud. Majik Water reproduit ce phénomène à une échelle industrielle et contrôlée.

L’une des particularités de cette solution réside dans son autonomie énergétique. Les équipements peuvent fonctionner grâce à l’énergie solaire ou à d’autres sources renouvelables, limitant ainsi leur dépendance aux réseaux électriques classiques.

Selon les modèles utilisés, les systèmes peuvent produire entre 25 et 500 litres d’eau potable par jour. À plus grande échelle, la capacité mensuelle peut dépasser 200 000 litres, offrant une source d’approvisionnement complémentaire pour des communautés, des écoles, des centres de santé ou des entreprises.

L’intégration de technologies connectées, notamment l’Internet des objets (IoT), permet de suivre les performances des équipements en temps réel et d’optimiser leur maintenance.

 

Une solution pensée pour les territoires vulnérables

 

L’intérêt de Majik Water réside dans sa capacité à produire de l’eau indépendamment des nappes phréatiques, des réseaux de distribution ou des précipitations immédiates.

Dans certaines zones arides ou isolées, où les infrastructures hydrauliques nécessitent des investissements considérables, cette approche offre une alternative particulièrement pertinente. Elle permet de rapprocher la production d’eau des populations qui en ont besoin, réduisant ainsi les coûts de transport et les risques sanitaires liés aux sources non sécurisées.

L’entreprise a progressivement développé des partenariats avec des organisations internationales, des collectivités et des acteurs privés afin d’élargir l’accès à cette technologie. Son travail a contribué à sensibiliser les décideurs à la nécessité d’explorer des solutions complémentaires pour renforcer la sécurité hydrique du continent.

Au-delà de l’innovation entrepreneuriale, Beth Koigi a réussi à s’imposer comme une figure reconnue des questions liées à l’eau et au climat. Membre du panel de haut niveau de l’Union africaine sur les technologies émergentes, elle participe aux réflexions stratégiques sur la gestion durable des ressources hydriques.

Son engagement lui a valu plusieurs distinctions internationales, dont le Prix EDF Pulse Africa, le MIT Water Innovation Prize et le prix Women in Tech décerné par l’African Women in Innovation and Entrepreneurship Forum (AWIEF). La technologie de Majik Water a également été présentée dans le documentaire Netflix A Brave Blue World, consacré aux innovations liées à l’eau.

 

Une innovation prometteuse, mais pas une solution miracle

 

Comme toute innovation, Majik Water présente néanmoins certaines limites.

La performance des générateurs dépend en partie du niveau d’humidité atmosphérique. Dans les environnements extrêmement secs, les rendements peuvent diminuer. Le coût initial des équipements reste un défi pour certaines communautés ou collectivités disposant de ressources limitées.

Par ailleurs, les spécialistes de la gestion de l’eau rappellent que les générateurs atmosphériques ne peuvent pas, à eux seuls, résoudre la crise mondiale de l’eau. Ils doivent s’inscrire dans une stratégie plus large associant protection des bassins versants, amélioration des infrastructures, recyclage des eaux usées et gestion durable des ressources existantes.

C’est précisément dans cette complémentarité que réside l’intérêt de Majik Water : offrir une solution supplémentaire là où les réponses traditionnelles atteignent leurs limites.

En transformant l’humidité de l’air en eau potable, Majik Water démontre que les défis les plus complexes peuvent parfois trouver des réponses inattendues. Née d’une expérience personnelle de pénurie, l’initiative de Beth Koigi illustre la capacité de l’innovation africaine à répondre à des enjeux mondiaux avec pragmatisme et créativité. Si la technologie ne remplace pas les infrastructures hydrauliques classiques, elle ouvre de nouvelles perspectives pour les régions les plus vulnérables. Une preuve supplémentaire que, face à la crise de l’eau, les solutions peuvent aussi se trouver dans l’air que nous respirons.


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