Terra Biga : la tontine digitale qui réinvente le financement communautaire en Afrique de l’Ouest
Heure de publication 14:30 - Temps de lecture : 3 min 22 s
Des membres d’une communauté échangent autour d’un smartphone dans le cadre d’une initiative Terra Biga, illustrant la puissance de l’intelligence collective et du financement participatif digital au service de la solidarité et du pouvoir d’achat en Afrique de l’Ouest. – © IG.
Texte par : Thalf Sall
Dans un contexte où l’accès au financement reste un obstacle majeur pour des millions de ménages et de petits entrepreneurs en Afrique de l’Ouest, une solution burkinabè propose une alternative enracinée dans les pratiques traditionnelles mais propulsée par le numérique. Née de l’intuition que l’intelligence collective peut devenir un levier économique puissant, Terra Biga transforme la tontine en plateforme digitale structurée, capable de mobiliser l’épargne communautaire à grande échelle pour financer des projets, réduire les coûts d’achat et renforcer la solidarité économique. Entre innovation technologique, héritage culturel et ambition panafricaine, cette initiative interroge les modèles classiques de financement et propose une nouvelle voie.
Dans de nombreuses économies d’Afrique de l’Ouest, l’accès au crédit formel demeure limité pour les ménages, les jeunes entrepreneurs et les petits commerçants. Les banques exigent des garanties élevées, des historiques financiers solides et des revenus stables que ne possèdent pas une grande partie de la population active.
Cette exclusion financière se double d’un second déséquilibre : le pouvoir d’achat. Les circuits d’approvisionnement privilégient les acheteurs en gros, capables de négocier des prix réduits grâce aux volumes. Les familles, isolées, paient donc plus cher les biens essentiels, accentuant les inégalités économiques.
À ces contraintes s’ajoute un environnement marqué par la baisse progressive de certains financements internationaux, poussant les pays à rechercher des solutions endogènes. C’est dans cet interstice que Terra Biga s’est développée.
Les racines profondes : entre héritage communautaire et innovation digitale
Le principe de Terra Biga repose sur une réalité sociale ancienne : la tontine. Dans de nombreux villages et quartiers urbains d’Afrique, les groupes de solidarité permettent depuis des générations de mutualiser l’épargne pour financer des dépenses communes ou soutenir un membre en difficulté.
Ce modèle informel, bien que puissant, restait limité par son organisation physique et son manque de structuration. Batiana Ismaail Franck Nacro, fondateur de Terra Biga, en a perçu le potentiel économique après une expérience professionnelle en finance et en analyse de données à Londres.
Selon lui, l’enjeu n’est pas seulement de financer, mais de structurer la confiance collective. Une réflexion nourrie par un constat global : les pays en développement devront mobiliser des volumes massifs de capitaux pour répondre à leurs besoins d’infrastructures dans les prochaines décennies.
De retour au Burkina Faso, il conçoit Terra Biga comme une réponse locale à un défi global : transformer l’épargne informelle en capital productif.
Comment fonctionne Terra Biga : la mécanique de l’intelligence collective
Terra Biga repose sur deux piliers complémentaires. Le premier est Te-Raga, un système d’achats groupés. Des familles ou des communautés se regroupent autour d’un même besoin, qu’il s’agisse de produits alimentaires, de biens de consommation ou de matériaux. La plateforme agrège la demande, négocie directement avec les fournisseurs et garantit des prix réduits grâce au volume collectif. Les utilisateurs peuvent ainsi économiser jusqu’à 33 % sur leurs achats.
Le second est Mam Cagnotte, un dispositif de collecte communautaire. Il permet de financer des projets de vie comme les études, les soins de santé ou des événements familiaux, en mobilisant l’entourage via des outils numériques simples, notamment WhatsApp et les services de mobile money.
L’ensemble est structuré pour sécuriser les flux financiers et garantir la bonne exécution des projets grâce à des partenaires opérationnels et un encadrement rigoureux.
Depuis 2018, la plateforme revendique plus de 1 250 membres actifs, environ 600 contributions et 9 milliards de FCFA mobilisés collectivement.
« Le financement participatif digital est le prolongement moderne de notre tradition communautaire », explique Batiana Nacro, fondateur de Terra Invest et Terra Biga, soulignant la continuité entre pratiques sociales ancestrales et innovation technologique.
Une utilisatrice de la plateforme témoigne : « Grâce à Terra Biga, nous avons pu acheter ensemble des denrées que nous n’aurions jamais pu payer seules. Cela a changé notre manière de consommer au quotidien. »
Un autre bénéficiaire de Mam Cagnotte confie : « Quand mon enfant est tombé malade, la communauté a répondu immédiatement. Sans cette solidarité digitale, je n’aurais pas pu faire face aux frais médicaux. »
Un modèle qui attire institutions et ambitionne l’échelle régionale
Au-delà de l’usage communautaire, Terra Biga s’inscrit dans une dynamique institutionnelle croissante. En 2024, la plateforme a signé un mémorandum d’entente avec le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD), ouvrant la voie à la promotion de mécanismes de financement alternatifs.
Une campagne emblématique, #TousEnsemblePourTibga, menée avec l’architecte Francis Kéré, a permis de mobiliser plus de 500 contributions et près de 12 000 euros, bénéficiant à plus de 50 000 personnes.
Ce partenariat illustre la capacité de la plateforme à fédérer diaspora, acteurs locaux et partenaires internationaux autour de projets concrets.
Sur le plan stratégique, Terra Biga vise désormais l’intégration de 100 projets avant la fin de l’année 2026 et une extension progressive dans les pays de l’Union économique et monétaire ouest-africaine, avant une expansion panafricaine.
Un modèle prometteur mais encore en construction
Malgré ses résultats encourageants, Terra Biga évolue dans un environnement complexe. La dépendance aux infrastructures numériques, les défis de régulation du financement participatif et la nécessité de renforcer la confiance des utilisateurs constituent des enjeux majeurs.
La plateforme doit également faire face à la question de la scalabilité : comment maintenir la proximité communautaire tout en s’étendant à grande échelle ? Enfin, la sécurisation des flux financiers et la transparence des opérations restent essentielles pour consolider la crédibilité du modèle.
Terra Biga illustre une mutation profonde du financement en Afrique de l’Ouest : celle d’un retour à l’intelligence collective, mais augmentée par le numérique. En transformant la tontine en infrastructure digitale, la plateforme propose une réponse hybride aux défis contemporains du pouvoir d’achat et du financement local.
Ni banque classique, ni simple application, elle s’inscrit dans une nouvelle génération d’outils économiques africains, où la communauté redevient un acteur central du développement.
Dans un continent en quête de solutions endogènes, Terra Biga pose une question essentielle : et si la finance de demain était d’abord une affaire de confiance partagée ?
