ODAH : bâtir depuis la diaspora une infrastructure de recrutement pensée pour l’Afrique
Heure de publication 19:35 - Temps de lecture : 4 min 19 s
Entrepreneure béninoise, Mahdia Fousseni incarne une nouvelle génération de bâtisseurs de solutions africaines, à l’intersection de la finance, de la tech et de la diaspora, avec une conviction forte : transformer les talents en leviers de développement durable pour le continent. – © DR.
Texte par : Thalf Sall
En quelques semaines seulement, une plateforme panafricaine de recrutement a réuni plus de 500 entreprises, 2 000 candidats et 150 offres issues de 15 pays. Derrière cette dynamique, une conviction forte portée depuis la France par l’entrepreneure béninoise Mahdia Fousseni : l’Afrique ne manque pas de talents, mais d’infrastructures adaptées pour les connecter. Avec ODAH, elle ne propose pas un simple job board, mais une refonte des mécanismes mêmes du recrutement sur le continent et dans la diaspora.
Le marché de l’emploi africain souffre d’un paradoxe persistant : une abondance de compétences d’un côté, une difficulté chronique à les mobiliser efficacement de l’autre. Les entreprises, notamment les PME, recrutent encore via des canaux fragmentés : groupes WhatsApp, réseaux informels, annonces dispersées ou cabinets souvent coûteux. Les candidats, eux, naviguent dans un système peu lisible, où la visibilité dépend davantage du réseau que du mérite.
À cette fragmentation s’ajoute une rupture plus profonde : celle de la diaspora. Des millions de professionnels africains installés en Europe, en Amérique ou ailleurs souhaitent contribuer à leur continent d’origine, mais se heurtent à une absence de passerelles structurées. Leur expertise reste sous-utilisée, faute de mécanismes adaptés aux réalités transnationales.
Cette double déconnexion, locale et diasporique, constitue le cœur du problème que ODAH entend résoudre.
Des causes profondes : infrastructures numériques inadaptées et absence de standard RH
Derrière cette situation, plusieurs causes structurelles se superposent. D’abord, le manque d’infrastructures RH intégrées. Les outils dominants du marché mondial ne sont pas conçus pour les réalités africaines : faible intégration des paiements locaux, absence de solutions hybrides pour le travail à distance, et coûts souvent inaccessibles pour les petites structures.
Ensuite, la faible digitalisation des processus RH dans de nombreuses entreprises africaines crée une dépendance aux méthodes manuelles. Le recrutement reste un processus chronophage, subjectif et difficile à standardiser. Cela limite la capacité des entreprises à scaler leurs recrutements.
Enfin, l’absence de plateforme unifiée dédiée à l’Afrique et à sa diaspora empêche la constitution d’un écosystème cohérent. Les talents sont dispersés entre plusieurs plateformes internationales, sans espace centralisé qui reflète les spécificités économiques, culturelles et technologiques du continent.
ODAH : une infrastructure RH panafricaine pensée comme un écosystème complet
C’est dans ce contexte que ODAH s’impose comme une tentative de refondation. La plateforme ne se limite pas à publier des offres d’emploi. Elle propose une infrastructure complète couvrant l’ensemble du cycle de recrutement.
Concrètement, ODAH intègre un ATS (Applicant Tracking System), permettant aux entreprises de gérer leurs candidatures de bout en bout : publication d’offres, tri automatisé, pipeline de suivi en mode kanban, planification d’entretiens et gestion de CVthèque filtrée. Cette centralisation vise à remplacer la fragmentation actuelle par un système unifié.
Côté candidats, la plateforme introduit des outils de valorisation des compétences. Des quiz intégrés permettent de certifier des acquis, avec des scores visibles par les recruteurs. L’objectif est de réduire la dépendance au seul CV et de rendre les compétences plus lisibles et comparables.
L’une des innovations majeures réside dans le matching basé sur l’intelligence artificielle. Les profils sont analysés et mis en correspondance avec les offres disponibles, optimisant ainsi la pertinence des candidatures et réduisant les délais de recrutement.
Enfin, ODAH intègre un espace dédié à la diaspora africaine. Ce module permet de connecter les professionnels installés à l’étranger avec des entreprises africaines, que ce soit pour des missions à distance, des collaborations ponctuelles ou des retours structurés. L’intégration du Mobile Money et des solutions de paiement international renforce cette logique de continuité économique entre les territoires.
Une adoption rapide : signaux faibles d’un besoin structurel
Les premiers résultats de ODAH sont significatifs. En quelques semaines, la plateforme a enregistré plus de 150 offres d’emploi actives, 500 entreprises inscrites, 2 000 candidats et une présence dans 15 pays africains. Ces chiffres, encore modestes à l’échelle globale, traduisent néanmoins une forte résonance initiale.
Ils indiquent surtout un besoin latent : celui d’une infrastructure de recrutement adaptée aux réalités africaines contemporaines. Le fait que des entreprises et des talents se soient rapidement approprié la plateforme confirme que le problème identifié est largement partagé.
Une innovation située entre technologie, diaspora et réalités économiques locales
La singularité d’ODAH réside dans son positionnement hybride. Contrairement aux plateformes globales, elle ne cherche pas à reproduire un modèle existant à l’identique. Elle adapte les outils aux contraintes locales : coûts ajustés, intégration des paiements mobiles, accessibilité via mobile-first et usage de canaux de communication déjà ancrés comme WhatsApp.
Elle se distingue également par sa volonté de créer un continuum entre formation, recrutement et mobilité professionnelle. En intégrant des modules de formation directement dans la plateforme, ODAH ne se limite pas à connecter des offres et des profils, mais intervient aussi sur la montée en compétences.
Cette approche systémique transforme progressivement la plateforme en un écosystème RH plutôt qu’un simple intermédiaire de mise en relation.
Malgré son potentiel, ODAH devra relever plusieurs défis pour consolider son ambition. Le premier concerne la scalabilité technique. Construire une infrastructure RH panafricaine implique de gérer des volumes importants, des réglementations variées et des environnements numériques hétérogènes.
Le deuxième enjeu est celui de la confiance. Dans le recrutement, la crédibilité d’une plateforme se construit dans la durée, à travers la qualité des profils, la fiabilité des entreprises et la pertinence des matching. Maintenir cette qualité sera déterminant.
Enfin, la concurrence indirecte avec les plateformes globales reste un facteur structurant. Même si ODAH se positionne sur une niche africaine et diasporique, elle devra prouver qu’un modèle local peut surpasser des standards internationaux en matière d’efficacité et d’expérience utilisateur.
Une infrastructure plus qu’un produit, une vision plus qu’un outil
ODAH dépasse la logique classique de startup RH. Elle s’inscrit dans une démarche de reconstruction d’infrastructure, à l’intersection de la technologie, du capital humain et de la diaspora africaine. En partant d’un constat simple, la fragmentation du recrutement en Afrique, Mahdia Fousseni propose une réponse systémique qui cherche à relier plutôt qu’à segmenter.
Si son ambition se confirme, ODAH pourrait devenir l’un des prototypes d’une nouvelle génération d’outils numériques africains : conçus non pas comme des adaptations, mais comme des créations endogènes, pensées pour les réalités du continent et de sa diaspora.
Mahdia Fousseni, bâtir des ponts entre performance, Afrique et diaspora
Entrepreneure béninoise, Mahdia Fousseni s’inscrit dans la lignée de ces profils qui construisent leur trajectoire par expérimentations successives, décisions assumées et apprentissages de terrain.
Durant sept années, elle crée et dirige plusieurs structures entrepreneuriales, accumulant une expérience faite de construction progressive, d’ajustements constants et de choix stratégiques engageants. Elle décide ensuite de faire un pas de côté volontaire : rejoindre une organisation afin de confronter son regard d’entrepreneure aux réalités plus complexes de l’exécution opérationnelle à grande échelle et mieux comprendre les mécanismes de croissance collective.
Ce repositionnement n’a rien d’une interruption. Il marque au contraire une phase d’approfondissement. Elle y renforce ses compétences en contrôle de gestion, en pilotage administratif et en développement commercial international au sein de KOOK’S, entreprise spécialisée dans la grande distribution agroalimentaire.
À l’intersection de la finance opérationnelle, du marketing et du développement business, elle affine une méthode centrée sur la rigueur décisionnelle : analyse des performances économiques, optimisation des marges, structuration de prévisions fiables et transformation des données en leviers d’action concrets.
En parallèle, elle cofonde ODAH, une plateforme RH panafricaine conçue comme une infrastructure de mise en relation entre talents africains, entreprises et diaspora. Son ambition est de dépasser la dispersion actuelle du marché de l’emploi pour bâtir un écosystème intégré, pensé pour les réalités économiques, technologiques et humaines du continent.
Convaincue que les parcours non linéaires permettent une compréhension plus fine du réel, elle défend un leadership fondé sur l’expérience, l’adaptabilité et la capacité à se réinventer. Sa vision repose sur un principe simple : la performance organisationnelle naît de la capacité à transformer la complexité en décisions claires et efficaces.
Aujourd’hui, elle poursuit son action à la croisée de la finance, de la technologie et du développement africain, portée par une conviction forte : relier les compétences, c’est déjà accélérer la transformation économique.
