Aïssata Diakité : « les solutions du Sahel existent déjà »
Heure de publication 12:52 - Temps de lecture : 6 min 27 s
Aïssata Diakité, fondatrice de la Maison Zabbaan et de Zabbaan Institut, lors de la cérémonie du Barra Challenge, le jeudi 11 juin 2026 à Bamako, illustrant un engagement constant en faveur de l’innovation, de l’entrepreneuriat et de la transformation durable des territoires. – © Aïssata Diakité.
Propos recueillis par : Thalf Sall
Entrepreneure visionnaire, consultante internationale et figure emblématique d’une nouvelle génération de leaders africains, Aïssata Diakité a fait de la transformation agricole, de l’innovation et de l’autonomisation des femmes son combat quotidien. Fondatrice et Présidente de la Maison Zabbaan, elle œuvre depuis plusieurs années à révéler le potentiel des filières agricoles africaines et à créer des opportunités durables pour les jeunes et les femmes. Aujourd’hui, à travers le programme Barra Challenge Women 360°, porté par l’Institut Zabbaan, elle accompagne l’émergence d’une nouvelle génération d’entrepreneures engagées pour la résilience climatique, le développement durable et la transformation économique du Sahel. Dans cet entretien exclusif accordé à Notre Voix, elle revient sur son parcours inspirant, la genèse de cette initiative ambitieuse, les résultats du processus de sélection qui a permis de retenir 25 lauréates parmi 50 candidates, ainsi que sur le rôle décisif des femmes dans la construction d’un Sahel plus prospère, plus résilient et tourné vers les solutions.
Vous êtes aujourd’hui reconnue comme l’une des figures emblématiques de l’entrepreneuriat et du leadership africains. Quel regard portez-vous sur votre parcours et les engagements qui le façonnent ?
Mon parcours est avant tout celui d’une entrepreneure profondément convaincue que l’Afrique possède en elle-même les ressources, les talents et les capacités nécessaires pour bâtir son propre développement. Très tôt, j’ai choisi de m’engager dans la valorisation des richesses agricoles africaines, avec la conviction que nos matières premières ne devaient plus être exportées à l’état brut, mais transformées localement afin de créer davantage de valeur, d’emplois et d’opportunités pour nos communautés.
Cette vision a donné naissance au Groupe Zabbaan, que j’ai fondé entre le Mali et la France. À travers Zabbaan Industrie, nous développons et commercialisons des produits alimentaires naturels et innovants issus des filières agricoles africaines, destinés aussi bien aux marchés locaux qu’internationaux. Avec l’Institut Zabbaan, l’un des premiers food tech du Sahel, nous accompagnons les entrepreneurs agricoles, renforçons leurs capacités et concevons des solutions durables pour moderniser les chaînes de valeur agroalimentaires africaines tout en favorisant le rayonnement des marques du continent à l’échelle mondiale.
Au fil des années, j’ai compris que la transformation agricole ne pouvait être dissociée de la transformation des écosystèmes entrepreneuriaux. Soutenir une entreprise ne consiste pas seulement à développer un produit ; il faut aussi créer un environnement favorable à son développement, à son financement, à son accès aux marchés et à son changement d’échelle. C’est cette conviction qui nourrit aujourd’hui mon engagement en faveur des jeunes, des femmes et des acteurs du développement économique en Afrique.
Parallèlement à mes activités entrepreneuriales, j’interviens comme Team Leader de l’initiative eTrade for Women des Nations unies et comme consultante auprès de plusieurs institutions internationales sur les questions liées à l’entrepreneuriat féminin, à l’insertion économique des jeunes et au développement des chaînes de valeur agricoles en Afrique de l’Ouest.
Les distinctions que j’ai eu l’honneur de recevoir – Forbes Africa 30 Under 30, Africa-France Young Leaders, International Visitor Leadership Program (IVLP), Choiseul Africa 100 ou encore Leaders Crow’s Montana – constituent avant tout une reconnaissance du potentiel de toute une génération d’Africains qui innovent, créent et entreprennent pour transformer durablement leur continent.
Aujourd’hui, mon ambition reste la même : faire de l’agriculture africaine un moteur d’innovation, de croissance durable et d’autonomisation économique, en particulier pour les femmes et les jeunes qui représentent l’une des plus grandes richesses du Sahel et de l’Afrique.
Qu’est-ce qui vous motive au quotidien dans cet engagement pour le développement du Sahel ?
Je suis convaincue que le développement durable de notre région passera par l’innovation locale et par l’investissement dans le capital humain. Chaque fois qu’une femme ou un jeune réussit à transformer une idée en entreprise viable, c’est toute une communauté qui avance.
Mon engagement consiste à créer des opportunités là où beaucoup ne voient que des contraintes. Le Sahel est souvent présenté sous l’angle des crises. Moi, je vois également un immense potentiel entrepreneurial, humain et économique.
Pouvez-vous nous présenter la Maison Zabbaan et son impact aujourd’hui ?
La Maison Zabbaan est avant tout une aventure entrepreneuriale née d’une conviction forte : les richesses agricoles du Sahel et de l’Afrique méritent d’être transformées localement afin de créer davantage de valeur pour les producteurs, les consommateurs et les territoires. Notre ambition est de démontrer qu’il est possible de bâtir une agro-industrie africaine performante, durable et compétitive, tout en restant profondément ancrée dans les réalités locales.
Concrètement, la Maison Zabbaan conçoit, transforme et commercialise des produits issus des terroirs sahéliens, notamment des tisanes, des confitures et d’autres créations agroalimentaires élaborées à partir de ressources locales. Notre approche repose sur la maîtrise de toute la chaîne de valeur, du champ à l’assiette, afin de garantir la qualité, la traçabilité et l’authenticité des produits que nous proposons aux consommateurs.
Au-delà de la transformation agroalimentaire, nous travaillons à structurer des filières agricoles durables en collaborant étroitement avec les producteurs, les coopératives et les acteurs locaux. L’objectif est non seulement de valoriser les ressources du territoire, mais aussi de générer des revenus plus stables pour les communautés rurales et de renforcer l’économie locale.
Cette vision s’étend également à l’accompagnement entrepreneurial à travers l’Institut Zabbaan. Nous soutenons les entrepreneurs, les PME et les organisations qui souhaitent développer des projets à fort impact économique, social et environnemental. Nous intervenons notamment dans le renforcement des capacités, l’innovation, l’accès aux marchés et la structuration des chaînes de valeur agricoles.
Aujourd’hui, l’impact de la Maison Zabbaan se mesure à plusieurs niveaux : la création de valeur ajoutée locale, la promotion du « Made in Africa », le soutien aux producteurs, l’accompagnement de jeunes entrepreneurs et de femmes porteuses de projets, ainsi que la contribution à une agriculture plus résiliente et plus durable. Notre ambition est de faire de l’agriculture non seulement un secteur économique stratégique, mais aussi un puissant moteur de transformation sociale, d’innovation et d’opportunités pour les générations futures.
Comment est née l’idée du programme Barra Challenge Women 360° ?
Le programme est né d’un constat simple. Dans le Sahel, de nombreuses femmes développent des solutions remarquables pour répondre aux défis liés à l’agriculture, à l’environnement ou au développement local. Pourtant, ces initiatives restent souvent peu visibles et insuffisamment financées.
Nous avons donc voulu créer un dispositif capable d’identifier ces talents, de les accompagner et de leur offrir les moyens de changer d’échelle. Barra Challenge Women 360° est né de cette volonté de transformer le potentiel en impact.
Quelle est la mission principale de cette initiative ?
Notre mission est d’accélérer le développement des entreprises féminines à fort impact tout en renforçant leur visibilité auprès des investisseurs, partenaires techniques et décideurs.
Nous voulons démontrer que les femmes entrepreneures sont au cœur des solutions qui permettront de relever les défis climatiques, économiques et sociaux du Sahel.
Pourquoi avoir choisi une approche « Women 360° » ?
Parce que le financement seul ne suffit pas.
Une entrepreneure a besoin de capitaux, bien sûr, mais aussi de visibilité, de mentorat, de réseaux, d’opportunités commerciales et d’accompagnement stratégique.
Le concept « 360° » traduit cette approche globale qui vise à agir simultanément sur tous les leviers de croissance.
Comment s’est déroulé le processus de sélection ?
Nous avons reçu et étudié de nombreuses candidatures provenant de plusieurs pays du Sahel.
Une première sélection a permis de retenir 50 entrepreneures présentant un fort potentiel d’impact. Ensuite, un processus rigoureux d’évaluation a été conduit sur la base de critères précis : innovation, viabilité économique, impact environnemental, potentiel de croissance et contribution au développement local.
À l’issue de cette démarche, 25 entrepreneures ont été retenues pour intégrer le programme.
Quels types de solutions ont été présentés par les candidates ?
La diversité des projets est particulièrement impressionnante.
Nous avons découvert des initiatives dans l’agriculture durable, la transformation agroalimentaire, l’économie circulaire, les énergies renouvelables, la gestion des ressources naturelles et l’entrepreneuriat social.
Certaines entrepreneures développent des solutions pour restaurer les sols, d’autres valorisent les déchets agricoles, améliorent la productivité des exploitations ou créent des modèles innovants de transformation alimentaire.
Que deviennent les projets qui n’ont pas été retenus ?
Il est important de préciser que la non-sélection ne signifie pas un manque de qualité.
De nombreuses candidatures présentaient un réel potentiel. Nous travaillons à maintenir le lien avec ces entrepreneures afin de les orienter vers d’autres opportunités d’accompagnement, de financement ou de mise en réseau.
Notre ambition est de renforcer l’ensemble de l’écosystème entrepreneurial féminin.
Quels sont les principaux partenaires de cette initiative ?
Le programme est porté par l’Institut Zabbaan, avec l’appui du programme régional Connaissances pour l’Action – Grande Muraille Verte (CAGMV/K4GGWA), financé par l’Union européenne. Sa mise en œuvre mobilise aussi des partenaires techniques majeurs tels que le CIFOR-ICRAF et la FAO, qui contribuent au renforcement des connaissances, à la promotion de l’innovation et au développement des capacités indispensables à la transformation durable des territoires.
Premier Agritech & Foodtech au Mali, l’Institut Zabbaan est un cabinet de conseil spécialisé dans le développement des chaînes de valeur agricoles ainsi que dans la promotion de l’entrepreneuriat des jeunes et des femmes, en milieux rural et urbain. Grâce à une approche multidisciplinaire, il accompagne les institutions, ONG et entreprises à travers des solutions sur mesure visant à dynamiser l’innovation dans l’agroalimentaire et l’agrobusiness, notamment via des formations courtes et professionnelles, des programmes en agrobusiness, du conseil et accompagnement stratégique, ainsi que des solutions en Foodtech et Foodpackaging.
À travers ses différents partenariats, l’Institut a développé une expertise reconnue au Mali, au Niger et au Sénégal, portée par une équipe pluridisciplinaire. À ce jour, plus de 5 000 femmes et jeunes ont été accompagnés dans huit régions du Mali, contribuant à la transformation des systèmes agricoles et à la création d’opportunités économiques durables. Dans une logique d’impact social, l’Institut Zabbaan œuvre pour l’amélioration des conditions de vie des populations vulnérables et fait de l’entrepreneuriat un levier central de création d’emplois, tout en restant ouvert à de nouveaux partenariats pour renforcer et étendre son impact.
Quels sont les avantages accordés aux lauréates ?
Les 25 entrepreneures bénéficient d’un accompagnement complet.
Dix lauréates reçoivent chacune une dotation de 10 000 euros et quinze nominées bénéficient d’un appui financier de 1 000 euros.
Au-delà de cet appui financier, elles accèdent à un programme de mentorat, à un suivi personnalisé et à des opportunités d’investissement destinées à accélérer leur développement.
Comment la plateforme Barra Challenge Women 360° renforce-t-elle la visibilité des entrepreneures accompagnées ?
La plateforme Barra Challenge Women 360° a été conçue comme un véritable accélérateur de visibilité et d’opportunités pour les femmes entrepreneures à fort impact. Notre ambition ne se limite pas à financer ou accompagner des projets ; nous voulons également faire connaître ces solutions, raconter les parcours inspirants qui les portent et créer les conditions de leur changement d’échelle.
Concrètement, nous produisons des contenus multimédias de qualité, valorisons les réussites des entrepreneures auprès des investisseurs, partenaires techniques et institutions, facilitons leur mise en relation avec les acteurs de l’écosystème agricole et entrepreneurial, et déployons une stratégie digitale multicanal afin de promouvoir leurs activités à l’échelle régionale, continentale et internationale.
Aujourd’hui, la visibilité est un levier essentiel de croissance. Une innovation, aussi pertinente soit-elle, ne peut produire pleinement son impact si elle reste méconnue. C’est pourquoi nous accordons une importance particulière à la documentation, à la valorisation et à la diffusion des solutions développées par ces femmes.
Cette dynamique se poursuivra notamment lors de la 4e édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), qui se tiendra les 23 et 24 octobre 2026 à Paris. J’aurai le plaisir d’y participer afin de mettre en lumière les innovations identifiées à travers le programme Barra Challenge. Cet événement international majeur constitue une formidable plateforme pour amplifier la portée de ces initiatives auprès d’un public venu d’une quarantaine de pays, d’Afrique, d’Europe, d’Asie, des Caraïbes et des Amériques.
La Semaine l’Afrique des Solutions (SAS) représente une opportunité unique de faire rayonner ces entrepreneures au-delà de leurs frontières, de documenter leurs réalisations, de favoriser les rencontres avec des investisseurs, des décideurs, des partenaires techniques et des médias internationaux, mais aussi de démontrer que les solutions aux grands défis du Sahel existent déjà et qu’elles sont souvent portées par des femmes audacieuses, innovantes et profondément engagées pour leurs communautés.
Notre objectif est clair : transformer ces initiatives locales en références internationales, afin qu’elles inspirent, mobilisent et contribuent à accélérer la transition vers un développement plus inclusif, plus durable et plus résilient.
En quoi ces projets contribuent-ils aux objectifs de la Grande Muraille Verte ?
Les innovations soutenues participent directement aux ambitions de la Grande Muraille Verte.
Elles contribuent à la restauration des terres dégradées, à la création d’emplois verts, à la préservation des ressources naturelles et à l’amélioration des conditions de vie des communautés.
Ces entrepreneures démontrent que les solutions environnementales peuvent également être des opportunités économiques.
Quel message souhaitez-vous adresser aux femmes et aux jeunes du Sahel et de l’Afrique en général ?
Je voudrais leur dire de croire en leur potentiel, en leurs idées et en leur capacité à transformer leur environnement. Trop souvent, nous cherchons les solutions ailleurs alors qu’elles existent déjà dans nos territoires, portées par des femmes et des jeunes qui innovent chaque jour pour répondre aux besoins de leurs communautés.
Le Sahel et l’Afrique ne se résument pas aux défis auxquels ils sont confrontés. Ce sont aussi des espaces d’opportunités, de créativité, de résilience et d’innovation. Partout sur le continent, des femmes et des jeunes développent des initiatives remarquables dans l’agriculture, l’environnement, le numérique, l’éducation, la santé ou encore l’entrepreneuriat social. Ces solutions méritent d’être reconnues, soutenues et amplifiées.
L’expérience du Barra Challenge Women 360° nous enseigne une chose essentielle : lorsque les talents sont identifiés, accompagnés, financés et mis en réseau, ils deviennent de puissants moteurs de transformation économique, sociale et environnementale. Derrière chaque projet soutenu, il y a des emplois créés, des revenus générés, des communautés renforcées et des perspectives nouvelles pour les générations futures.
J’invite donc les femmes et les jeunes à oser rêver grand, à entreprendre avec audace, à persévérer malgré les obstacles et à croire en la valeur de ce qu’ils construisent. L’avenir du Sahel et de l’Afrique se construit déjà sur le terrain, dans nos villages, nos villes, nos entreprises et nos communautés, grâce à celles et ceux qui choisissent chaque jour d’agir plutôt que de subir.
Notre continent regorge de talents et de solutions. Il nous appartient désormais de leur donner les moyens de grandir, de rayonner et de transformer durablement l’Afrique.
