Nadine Priam-Plesnage : faire circuler les savoirs pour changer les regards
Heure de publication 17:30 - Temps de lecture : 3 min 15 s
Nadine Priam-Plesnage, une passeuse de savoirs entre l’Afrique, la Caraïbe et les diasporas. À travers TraysKreyol, TK Academy et ses projets audiovisuels, elle œuvre à rendre les patrimoines, les mémoires et les récits plus visibles et accessibles. – © DR.
Texte par : Thalf Sall
Après trois décennies dans les médias, Nadine Priam-Plesnage a choisi de prolonger son métier de transmission autrement. De TraysKreyol à TK Academy, en passant par des projets documentaires et numériques consacrés aux patrimoines et aux récits africains et caribéens, elle construit des passerelles entre savoirs, territoires et générations. Une trajectoire où la culture devient un outil de compréhension, de circulation et d’action.
Il suffit parfois d’un détail pour déplacer un regard. Pour Nadine Priam-Plesnage, ce fut une conversation avec sa fille autour d’un devoir d’art. L’œuvre choisie par l’enfant, une Vénus exposée au château de Versailles, provoque chez elle une prise de conscience : pourquoi certains récits artistiques semblent-ils aller de soi, tandis que d’autres restent absents ou périphériques ?
La question ne restera pas théorique. Elle donnera naissance à TraysKreyol, d’abord sur Instagram, puis à une démarche beaucoup plus vaste consacrée aux pratiques artistiques, aux patrimoines et à l’histoire de l’art dans la Caraïbe francophone, en Haïti et en Louisiane. Dans un entretien publié par Faire Monde(s), elle explique comment cette expérience l’a conduite à réfléchir à la nécessité de produire et de partager davantage de connaissances depuis ces territoires.
Mais cette nouvelle aventure ne commence pas de zéro. Nadine Priam-Plesnage arrive avec trente années de carrière dans les médias, dont 26 comme journaliste et rédactrice en chef à France Télévisions. Formée au journalisme spécialisé en vulgarisation scientifique à Bordeaux, puis aux métiers de la culture à l’IESA à Paris, elle connaît déjà les exigences de l'information, de l'éditorialisation et de la transmission.
De l’expérience médiatique à une nouvelle fabrique des savoirs
Son changement de trajectoire ressemble moins à une reconversion qu’à une continuité. Le journalisme lui a appris à enquêter, hiérarchiser, contextualiser et raconter. La culture lui apporte d’autres outils pour interroger les patrimoines, les œuvres et les récits. Elle décide alors de réunir ces compétences dans des projets capables de dépasser la simple diffusion de contenus.
TraysKreyol devient l’un de ces espaces. La plateforme documente les trajectoires artistiques et les pratiques culturelles de la Caraïbe francophone, d’Haïti et de la Louisiane. Le compte a d’ailleurs été référencé comme média culturel non institutionnel dans le cadre d’une étude de la Bibliothèque nationale de France, selon la présentation professionnelle de Nadine Priam-Plesnage.
Puis vient TK Academy. Lancée comme une plateforme d’apprentissage numérique, elle se définit aujourd’hui comme un espace consacré aux sciences humaines et sociales, à l’histoire de l’art, au commissariat et à la muséologie dans la Caraïbe, le monde atlantique et l’Afrique de l’Ouest. Son objectif affiché est de rendre accessibles les travaux de chercheurs et de spécialistes et de contribuer à renouveler les récits sur ces territoires.
Le dispositif compte désormais 160 modules répartis dans 20 cours, auxquels s’ajoutent des conférences et des contenus audiovisuels consacrés notamment à l’histoire et au patrimoine africains. TK Academy propose aussi des ressources différenciées pour les jeunes, le grand public et les professionnels.
Cette démarche a été distinguée par un GlobalWIIN Award en 2022, dans la catégorie consacrée à l’innovation portée par les femmes.
Des mémoires oubliées aux récits qui traversent l’Atlantique
L’ambition de Nadine Priam-Plesnage ne s’arrête pourtant pas aux plateformes numériques. Elle se déploie aussi dans la médiation, l’audiovisuel et le patrimoine.
Avec Rémounizé, elle s’attaque à une question plus profonde : l’invisibilisation de certaines figures noires dans l’histoire de l’art académique et les effets de cette absence sur la construction des représentations. Le projet, lancé en 2024, est présenté comme une initiative culturelle et éducative numérique.
Dans un autre registre, son travail documentaire consacré au peintre martiniquais Mathieu-Jean Gensin l’a conduite sur les traces d’un homme dont la trajectoire relie directement la Martinique et la Côte d’Ivoire. Installé en Côte d’Ivoire dès 1960, Gensin devient une figure importante de la scène artistique ivoirienne et participe à la formation de plusieurs générations de plasticiens. Le film Gensin, la palette des origines restitue ce parcours entre Afrique et Caraïbe.
Le projet résonne particulièrement avec la démarche de sa réalisatrice. Sur ses réseaux, Nadine Priam-Plesnage explique avoir découvert Gensin en 2022 et s’être interrogée sur l’écart entre la reconnaissance dont il bénéficie en Côte d’Ivoire et la discrétion persistante de son nom en Martinique.
La question de la mémoire rejoint alors celle de la circulation. Qui raconte ? Depuis quel territoire ? Avec quelles références ? Et surtout, comment faire en sorte que les connaissances produites dans les territoires concernés puissent circuler sans être constamment dépendantes d’un regard extérieur ?
Dans son entretien avec Faire Monde(s), elle défend une réponse fondée sur l’action et la construction de communautés de savoirs. Elle insiste notamment sur la nécessité de tisser des liens entre les différentes parties de la Caraïbe et, plus largement, entre les territoires du Sud global.
Transformer les idées en programmes capables de durer
Cette logique explique aussi l’évolution de son activité. Nadine Priam-Plesnage accompagne désormais des projets culturels et patrimoniaux dans leur conception, leur structuration et leur développement. Son travail porte notamment sur l’intelligence collective, l’impact social, la créativité et la communication, avec une expertise revendiquée issue de son expérience de terrain dans les territoires du Sud.
Elle intervient aussi sur des sujets sensibles et dans des démarches de médiation destinées à rendre accessibles des problématiques complexes. Un exemple récent en Guadeloupe illustre cette approche : avec TK Academy et TraysKreyol, elle a contribué à un rendez-vous consacré au patrimoine architectural local, destiné à permettre au public de mieux comprendre la valeur des maisons anciennes et les enjeux liés à leur préservation.
Son ambition se dessine ainsi avec davantage de précision : ne pas seulement produire des contenus, mais créer les conditions pour que les savoirs rencontrent leurs publics, que les projets trouvent des partenaires et que les patrimoines deviennent des ressources vivantes.
De la rédaction d’un sujet télévisé à la conception d’une plateforme d’e-learning, d’un compte Instagram à un film documentaire, son parcours raconte finalement une même quête : rendre visibles les connaissances qui permettent de mieux comprendre les territoires et leurs histoires.
C’est cette capacité à transformer l’expérience en outils de transmission qui donne aujourd’hui à son parcours une portée particulière. Entre l’Afrique, la Caraïbe et leurs diasporas, Nadine Priam-Plesnage travaille à faire émerger des récits qui ne soient plus seulement regardés de l’extérieur, mais construits, documentés et transmis par ceux qui en portent les mémoires.
À l’heure où les industries culturelles et créatives deviennent aussi des espaces de coopération, d’éducation et de développement, son travail ouvre une perspective claire : la transmission des patrimoines n’est pas seulement une affaire de mémoire. Elle peut devenir une manière de construire les relations de demain.
