Haïti : faire de Vertières un héritage vivant pour reconstruire demain

Heure de publication 13:00 - Temps de lecture : 3 min 41 s

À Paris et en ligne, « Novembre le Mois de Vertières » entend faire dialoguer histoire, générations, culture et économie pour transformer l’héritage de Vertières en initiatives concrètes au service de l’avenir d’Haïti. – © Vertières .

Texte par : Thalf Sall

Deux siècles après la bataille qui ouvrit la voie à l’indépendance d’Haïti, une nouvelle initiative entend déplacer le regard : ne plus seulement commémorer Vertières, mais interroger ce que son héritage peut produire aujourd’hui. À Paris et en ligne, « Novembre le Mois de Vertières », du 1er au 30 novembre 2026, veut réunir mémoire, transmission, création artistique, dialogue intergénérationnel et réflexion économique autour d’une question centrale : comment transformer l’héritage de la liberté en capacités concrètes de reconstruction ?

Le 18 novembre 1803, à Vertières, près du Cap-Haïtien, les forces haïtiennes remportent une victoire décisive contre l’armée française. Quelques semaines plus tard, le 1er janvier 1804, Jean-Jacques Dessalines proclame l’indépendance d’Haïti. Les Nations unies décrivent Vertières comme la bataille qui a scellé la victoire de l’armée insurgée et ouvert la voie à l’indépendance.

Cette séquence historique dépasse aujourd’hui le seul cadre national. Elle appartient à l’histoire mondiale des luttes contre l’esclavage et pour la liberté. Dans un contexte où Haïti traverse une crise économique, sociale et sécuritaire profonde, son héritage pose cependant une question contemporaine : que faire de cette mémoire ?

C’est précisément le déplacement proposé par « Novembre le Mois de Vertières ». L’initiative, annoncée à Paris pour novembre 2026, entend faire de la commémoration un espace de transmission et de réflexion sur l’avenir. Son fil conducteur est formulé ainsi : « Comprendre notre passé et guérir nos mémoires pour reconstruire Haïti ». Le programme officiel articule histoire, rencontres, contenus en ligne, expositions et échanges autour de la reconstruction.

 

Comprendre avant d’agir : réconcilier les générations

 

Le premier temps fort, le 15 novembre à Paris, donnera une place particulière au dialogue entre générations. Historiens, psychologues, associations, adultes, jeunes et adolescents sont appelés à confronter leurs regards autour de la transmission de l’histoire et de la compréhension des mémoires.

L’enjeu est moins de produire une nouvelle cérémonie que de créer les conditions d’une conversation. Les organisateurs veulent notamment permettre aux associations haïtiennes d’Europe de présenter leurs actions, de mieux se connaître et d’identifier des coopérations possibles.

Cette logique répond à une réalité souvent soulignée dans les démarches de reconstruction : les compétences et les initiatives existent, mais leur mise en relation demeure un défi. La Banque mondiale souligne que le potentiel économique d’Haïti repose notamment sur sa jeunesse, sa diaspora et des secteurs tels que l’agriculture, les services et certaines activités manufacturières. Elle insiste parallèlement sur l’importance de préserver le capital humain et les capacités institutionnelles.

La rencontre entend ainsi créer un espace où la mémoire ne soit pas seulement transmise, mais utilisée pour rapprocher celles et ceux qui peuvent contribuer à l’avenir du pays.

 

De Vertières à la reconstruction : passer du symbole aux solutions

 

Le cœur de l’approche se trouve dans le second volet du 15 novembre : « Reconstruire Haïti ensemble ». Les échanges doivent porter sur l’économie haïtienne, ses acteurs et les possibilités de partenariats entre Haïti, l’Afrique, les Caraïbes et d’autres territoires.

Cette orientation intervient alors que les indicateurs économiques restent particulièrement préoccupants. Selon la Banque mondiale, l’économie haïtienne s’est contractée pour la septième année consécutive en 2025, avec un recul du PIB de 2,7 %. Dans le même temps, les transferts de la diaspora représentaient 16,9 % du PIB en 2024, illustrant le poids économique des communautés haïtiennes établies à l’étranger.

La reconstruction ne peut donc être réduite à la seule reconstruction physique des infrastructures. Elle suppose aussi de restaurer des compétences, des activités économiques, des services, des réseaux de confiance et des capacités locales.

Des expériences récentes montrent d’ailleurs l’intérêt d’une approche fondée sur les compétences et la résilience. En 2026, un programme soutenu par la Banque mondiale a notamment permis de former environ 2 800 travailleurs haïtiens aux techniques de construction adaptées aux risques climatiques et sismiques.

Le défi posé par Vertières 2026 est ainsi concret : comment mieux connecter diaspora, entrepreneurs, institutions, associations, artistes, chercheurs, jeunes et partenaires internationaux afin que les idées puissent déboucher sur des projets mesurables ?


L’art comme passerelle entre mémoire et avenir

 

Le 18 novembre, jour anniversaire de la bataille, le Dîner de Vertières prolongera cette réflexion par la création artistique. Placée sous le thème « Célébrer Vertières par l’art », la soirée prévoit la présentation de dix œuvres consacrées à Vertières, des prestations artistiques, des échanges et une remise de prix distinguant les artistes.

Cette dimension artistique n’est pas périphérique. Elle constitue l’un des moyens par lesquels une mémoire historique peut être rendue accessible à de nouvelles générations. L’anonymat initial des œuvres et la participation du public et d’un jury international doivent aussi créer un dialogue entre création, regard citoyen et transmission.

Le programme prévoit aussi une présence numérique tout au long du mois. Le site officiel annonce des contenus et rencontres en ligne entre le 2 et le 29 novembre, ainsi qu’un rapport de bilan publié le 30 novembre. L’ambition affichée est donc de dépasser les deux rendez-vous parisiens pour installer progressivement un rendez-vous annuel à dimension internationale.

« Novembre le Mois de Vertières » fait ainsi le pari d’un journalisme de mémoire tourné vers l’action : partir d’un événement historique, écouter les générations, mettre en relation les acteurs, faire émerger des coopérations et donner une visibilité aux initiatives capables de contribuer à la reconstruction.

Deux siècles après Vertières, la question n’est donc plus seulement de savoir comment se souvenir d’une victoire. Elle est de savoir comment transformer l’héritage de cette victoire en une capacité collective à construire l’avenir.


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