Lyvv Cosmetics : de Dakar aux grandes vitrines mondiales, l’Afrique construit sa propre réponse à la beauté inclusive
Heure de publication 19:45 - Temps de lecture : 3 min 45 s
Victorine Sarr Awuah, fondatrice et CEO de Lyvv Cosmetics, porte une vision d’une beauté africaine inclusive, innovante et capable de conquérir les marchés internationaux. De Dakar à Accra, puis aux États-Unis, au Canada et au Mexique, son parcours illustre une ambition : transformer les ressources et savoir-faire africains en marques mondiales. – © Lyvv Cosmetics.
Texte par : Thalf Sall
Née à Dakar, développée au Ghana et désormais distribuée sur plusieurs marchés internationaux, Lyvv Cosmetics transforme une question longtemps laissée en marge par l’industrie de la beauté en une stratégie entrepreneuriale : concevoir des soins pour les peaux riches en mélanine à partir de ressources africaines, tout en construisant une marque capable de répondre aux exigences du commerce mondial. Derrière cette trajectoire, Victorine Sarr Awuah, ancienne cadre d’Apple et de L’Oréal, expérimente une autre manière de faire émerger une marque africaine : partir du continent, investir dans le produit et franchir progressivement les frontières.
La beauté est devenue une industrie mondialisée, mais son développement n’a pas toujours été accompagné d’une représentation équivalente de la diversité des carnations. Pour les consommateurs à la peau riche en mélanine, les difficultés peuvent concerner la formulation, l’hydratation, la pigmentation, le rendu des produits ou encore la disponibilité de références pensées dès l’origine pour leurs besoins.
Pour Victorine Sarr Awuah, cette situation constituait moins un constat théorique qu’une opportunité entrepreneuriale. Après une expérience de plus de huit ans chez Apple et L’Oréal et une formation en management et marketing, elle choisit de ne pas simplement chercher une place dans une industrie existante. Elle lance Lyvv Cosmetics à Dakar en 2015, avant de développer l’entreprise depuis Accra, au Ghana.
Son parcours comporte également une dimension internationale. Sélectionnée en 2015 pour le Mandela Washington Fellowship, elle a ensuite poursuivi son engagement dans les réseaux d’entrepreneuriat et de leadership africains. Cette expérience nourrit une conviction qui devient progressivement une méthode : une marque africaine peut viser les marchés internationaux sans renoncer à son origine.
Transformer les ressources africaines en produits conçus pour le marché mondial
La réponse de Lyvv repose d’abord sur le produit. La marque se présente comme une entreprise de clean beauty et indique utiliser des ingrédients naturels provenant de fermes locales durables d’Afrique de l’Ouest. Son catalogue associe aujourd’hui soins du visage, produits pour les lèvres et soins corporels. Le nettoyant biphasé, le sérum visage, les masques hydrogel ou encore le Shimmer Body Oil illustrent cette volonté de simplifier les routines tout en conservant une dimension premium.
Le modèle ne consiste donc pas simplement à reprendre une matière première africaine et à lui donner une nouvelle identité commerciale. Il s’agit de l’intégrer dans une chaîne de valeur comprenant formulation, production, marque, distribution et expérience client.
Les informations publiques récentes font état du développement d’un laboratoire et d’une équipe de recherche et développement au Ghana. Dans un entretien consacré aux coulisses de la croissance de Lyvv, Victorine Sarr Awuah revient notamment sur les enjeux de formulation, de fabrication, de financement, de chaîne d’approvisionnement et de conformité nécessaires pour passer d’une marque africaine à une entreprise capable d’opérer à l’international.
Cette logique permet aussi de faire évoluer progressivement l’offre. Lyvv est passée de ses premières propositions de maquillage au développement de Lyvv Skin, avec des produits multifonctionnels destinés à rendre les routines plus simples. La marque revendique par ailleurs des emballages recyclables et met en avant une démarche environnementale intégrée à son identité.
De Dakar à l’Amérique du Nord : le passage à l’échelle comme épreuve de vérité
La capacité à franchir les frontières constitue l’un des indicateurs les plus significatifs de cette stratégie. Lyvv Cosmetics a progressivement construit sa présence sur plusieurs marchés africains avant de s’attaquer à l’Amérique du Nord.
Une étape importante a été franchie avec Maison Lyvv, l’identité utilisée pour son développement nord-américain sur Amazon aux États-Unis, au Canada et au Mexique. La marque a ensuite intégré l’offre beauté de Nordstrom, où plusieurs références sont actuellement commercialisées, dont le sérum visage, le nettoyant biphasé, le masque exfoliant et le sérum teinté pour les lèvres.
Cette présence dans une enseigne internationale ne constitue pas seulement une vitrine. Elle confronte l’entreprise aux exigences très concrètes du passage à l’échelle : capacité de production, disponibilité des stocks, logistique, conformité, marketing, prix, expérience client et régularité de la qualité.
En 2026, Lyvv Cosmetics a franchi une nouvelle étape de son développement avec un investissement de 1 million de dollars de Barka Capital. Selon Barka, cette opération doit accompagner la montée en puissance de l’entreprise, notamment l’augmentation de ses capacités de fabrication, le renforcement de sa distribution en Afrique et à l’international et la structuration d’une chaîne d’approvisionnement en ingrédients botaniques africains. Le financement, présenté comme une opération de financement mixte, comprend 500 000 dollars en fonds propres et 500 000 dollars sous forme de prêt de fonds de roulement. Le dispositif intègre un volet de restauration des paysages, avec la plantation d’arbres et un objectif annoncé de création de plus de 100 emplois ruraux.
Une marque qui devient aussi une plateforme d’influence
L’impact de Lyvv ne se mesure pas uniquement au nombre de produits vendus ou de marchés ouverts. Il apparaît dans la visibilité acquise par la marque et dans la trajectoire de sa fondatrice.
Lyvv a notamment été distinguée dans l’écosystème de l’African Women Entrepreneurship Cooperative, dont Victorine Sarr Awuah est une ancienne membre. Lors de l’assemblée générale 2025, elle a été invitée à prononcer une keynote consacrée à « The Power of Audacity », partageant avec d’autres entrepreneures des enseignements sur la préparation financière, le mentorat, les revers, l’expansion internationale et la nécessité de penser très tôt au passage à l’échelle.
Son parcours la conduit sur des scènes internationales et médiatiques. Elle a participé à Les Nouveaux Boss de TV5MONDE, émission consacrée aux entrepreneurs africains. À l’issue de cette expérience, elle a indiqué que Lyvv était passée de quatre à neuf marchés et que l’entreprise avait signé plusieurs partenariats. Elle a évoqué une levée de plus d’un million de dollars auprès d’un fonds d’investissement américain.
La marque poursuit parallèlement sa présence dans les espaces consacrés à l’innovation africaine. Victorine Sarr Awuah figure ainsi parmi les intervenants annoncés d’AFRICA Day 2026 à Sciences Po, aux côtés de dirigeants et de personnalités issues des médias, de l’investissement et de l’entrepreneuriat.
Les témoignages publiés sur le site de Lyvv font état d’utilisatrices évoquant une amélioration de l’hydratation, de la barrière cutanée ou de problèmes de pigmentation. Ces retours constituent des témoignages de clientes, et non des résultats cliniques indépendants ; ils illustrent néanmoins la manière dont l’expérience utilisateur participe à la construction de la marque.
La trajectoire de Lyvv reste ainsi une expérience entrepreneuriale en construction, avec ses défis de financement, de production, de réglementation et de distribution. Mais son intérêt dépasse déjà la cosmétique. Elle montre qu’une ressource locale peut devenir le point de départ d’une chaîne de valeur internationale, qu’une expertise acquise dans les multinationales peut être réinvestie dans une entreprise africaine et qu’un positionnement construit autour des peaux riches en mélanine peut devenir une proposition commerciale mondiale.
De Dakar à Accra, puis vers New York et les grands circuits internationaux de distribution, Lyvv Cosmetics ne cherche donc pas seulement à vendre des soins. Elle expérimente un modèle dans lequel l’Afrique devient simultanément le lieu de création, la source d’inspiration, une partie de la chaîne de valeur et le point de départ d’une ambition mondiale. La prochaine étape sera de démontrer que cette croissance peut durer, créer davantage de valeur localement et être reproduite par d’autres marques africaines. C’est peut-être là que se trouve la portée la plus intéressante de l’expérience Lyvv : transformer l’exception entrepreneuriale en modèle économique durable.
