Ide Rosine Deumaga : quand l'entrepreneuriat social donne une seconde vie aux vêtements, aux livres… et aux opportunités
Heure de publication 15:15 - Temps de lecture : 3 min 06 s
Ide Rosine Deumaga œuvre pour rapprocher les livres des jeunes et faire de la culture un levier de développement. – © Ide Rosine Deumaga.
Texte par : Thalf Sall
Dans une agence de La Poste à Nantes, en France, les visiteurs s'arrêtent devant des vêtements aux tissus colorés. Ils les touchent, posent des questions, les essaient. Beaucoup découvrent qu'ils sont de seconde main ou issus de fins de collection de créateurs africains. Pendant six jours, quarante-six pièces trouvent un nouveau propriétaire. Pour Ide Rosine Deumaga, fondatrice d'AFRIPE, ce résultat dépasse les ventes réalisées. Il confirme qu'un autre modèle de consommation est possible. Cette conviction guide aussi ses autres initiatives : faciliter l’accès au livre, faire circuler les œuvres littéraires africaines, prolonger la vie des créations textiles et créer de nouveaux espaces d’exposition pour les savoir-faire africains.
Chaque année, l'industrie de la mode génère d'importantes quantités de déchets textiles. Dans ce contexte, les créations africaines ne font pas exception. Des vêtements en parfait état restent inutilisés pendant des années, tandis que les fins de collection de nombreux créateurs s'accumulent dans les stocks.
Face à ce constat, Ide Rosine Deumaga lance en 2022 Afrovidedressing, devenu aujourd'hui AFRIPE, un concept consacré à la seconde main et à la valorisation des invendus de la mode africaine.
Le fonctionnement est simple. Des particuliers confient les vêtements qu'ils ne portent plus. Des créateurs proposent leurs fins de collection. Les pièces sont sélectionnées, contrôlées, puis revendues lors d'événements physiques ou via une plateforme en ligne.
L'objectif ne consiste pas uniquement à vendre des vêtements. Il s'agit de prolonger leur durée de vie, de limiter le gaspillage textile et de permettre à des créations parfois uniques de continuer leur parcours.
Depuis le début de l'année 2026, plus de 110 vêtements et accessoires ont ainsi été remis en circulation. Pour la fondatrice, cet indicateur permet de mesurer concrètement l'impact du projet et d'évaluer la viabilité d'un modèle fondé sur l'économie circulaire.
L'expérimentation menée dans une agence de La Poste à Nantes constitue une nouvelle étape. Pendant six jours, 46 articles trouvent acquéreur. L'expérience révèle plusieurs enseignements : les visiteurs se montrent curieux, découvrent qu'une mode africaine responsable existe et comprennent qu'un vêtement en coton africain peut être porté toute l'année.
« Entreprendre, ce n'est pas seulement atteindre un objectif. C'est tester, apprendre, ajuster… puis revenir plus fort », résume Ide Rosine Deumaga.
Créer davantage d'opportunités pour les entrepreneurs africains
Une autre difficulté retient son attention depuis plusieurs années.
Dans de nombreuses foires commerciales organisées en France, les exposants africains sont souvent répartis dans des espaces généralistes consacrés au « monde » ou à l'artisanat international. Leur visibilité s'en trouve réduite.
En 2024, elle propose aux organisateurs de la Foire de Nantes de créer un Pavillon Afrique regroupant les entrepreneurs africains dans un même espace.
L'initiative est retenue. L'année suivante, le pavillon est reconduit. Le concept suscite ensuite l'intérêt d'autres organisateurs, notamment à Marseille, où un Pavillon Afrique doit voir le jour.
L'idée est pragmatique : permettre aux visiteurs d'identifier plus facilement les exposants africains, favoriser les échanges commerciaux et créer des synergies entre entrepreneurs partageant des activités complémentaires.
Le projet continue de se développer. Son principal défi consiste désormais à convaincre davantage d'exposants de rejoindre cette dynamique afin de renforcer l'attractivité collective du pavillon.
Le livre comme outil d'émancipation
Avec son association TS-Asprobir, Ide Rosine Deumaga agit en faveur de l’accès au livre et de la lutte contre l’illettrisme. À travers la création de bibliothèques au Cameroun, au Sénégal et en Côte d’Ivoire, elle contribue à rapprocher les ouvrages des enfants et des jeunes, en leur offrant des espaces où lire, apprendre et développer leur curiosité.
Cette ambition de transmission se retrouve également dans le Festival des Littératures Africaines, qu’elle a créé en 2016. L’événement réunit auteurs, éditeurs, lecteurs et acteurs du monde du livre autour de rencontres, de débats et d’échanges. Il participe à la promotion des œuvres africaines, favorise le dialogue entre les écrivains du continent et ceux de la diaspora, et encourage une meilleure circulation des idées.
Derrière ces initiatives, une même démarche se dessine : partir d’un besoin identifié, rassembler des partenaires et construire des réponses adaptées aux réalités des territoires. Qu’il s’agisse de développer l’accès à la lecture, de valoriser les expressions culturelles africaines ou de promouvoir des modèles de consommation plus responsables, Ide Rosine Deumaga privilégie des actions concrètes, pensées dans la durée.
Présente régulièrement à la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), elle porte un engagement qui dépasse le seul cadre entrepreneurial. Par ses initiatives dans les domaines de la culture, de l’économie circulaire, de la lecture et de la transmission des savoirs, elle incarne une approche citoyenne fondée sur l’action. En reconnaissance de son parcours et de ses contributions, la SAS lui a décerné la Médaille d’Ambassadrice de solutions pour l’Afrique.
