Ameline Silmont : « rendre le dépistage accessible, c’est aussi aller vers celles qui en sont éloignées »
Heure de publication 16:35 - Temps de lecture : 3 min 19 s
Ameline Silmont, infirmière, consultante en parcours de santé et fondatrice du cabinet AGOJIE. – © AGOJIE
Texte par : Thalf Sall
À l’occasion d’Octobre Rose, Notre Voix et la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS) donnent la parole à Ameline Silmont, professionnelle de santé. Forte d’une expérience en soins intensifs, en coordination d’équipes et dans le pilotage de laboratoires de biologie médicale, elle analyse les obstacles qui éloignent encore certaines femmes de la prévention et du dépistage du cancer du sein. Elle présente une approche fondée sur la proximité et l’accompagnement, en revient aux résultats observés, aux conditions de sa mise en œuvre et aux limites rencontrées sur le terrain. À travers six questions, cet entretien explore ainsi les leviers susceptibles de rendre les parcours de prévention et de dépistage plus accessibles, plus humains et plus efficaces.
Dans votre pratique, quel est aujourd’hui le principal problème concernant la prévention, le dépistage ou la prise en charge du cancer du sein chez les femmes, et quelles sont, selon vous, les principales causes de cette situation ?
En tant qu’infirmière et consultante en parcours de santé, je constate que le principal problème reste aujourd’hui la persistance des inégalités d’accès au dépistage, à la prévention et à un suivi de qualité, particulièrement pour les femmes en situation de précarité, isolées géographiquement ou éloignées du système de soins. Ces inégalités peuvent également se prolonger après le traitement, lorsque le parcours de suivi manque de continuité et de coordination.
Cette situation s’explique d’abord par des inégalités territoriales et numériques. Dans certains territoires, l’éloignement des professionnels et des structures de santé rend les examens de dépistage plus difficiles à réaliser. Parallèlement, la dématérialisation croissante des démarches peut laisser de côté des femmes qui ne maîtrisent pas les outils numériques ou qui disposent d’un accès limité à Internet.
À ces obstacles matériels s’ajoutent des freins psychologiques et socioculturels. La peur du diagnostic, l’appréhension de l’examen, mais aussi certains tabous autour du corps et de la maladie peuvent conduire à repousser ou à éviter une démarche de prévention. La crainte de découvrir une pathologie peut notamment freiner le recours à certaines pratiques de sensibilisation et de surveillance individuelle, même si celles-ci ne remplacent pas le dépistage médical recommandé.
Un autre facteur tient à la visibilité et à la continuité des messages de prévention. Les campagnes de sensibilisation ont fortement marqué les esprits à certaines périodes, mais la prévention doit aujourd’hui trouver de nouvelles formes pour rester visible, régulière et accessible, notamment auprès des publics qui sont les moins exposés aux canaux traditionnels. Les réseaux sociaux et les relais de proximité peuvent jouer un rôle important, à condition de diffuser une information fiable, compréhensible et adaptée aux différents publics.
Enfin, les difficultés tiennent aussi à la coordination du parcours de santé. Lorsque les échanges entre médecine de ville, structures de dépistage, spécialistes et établissements hospitaliers manquent de fluidité, les femmes peuvent se retrouver confrontées à des délais, à des informations contradictoires ou à un sentiment d’abandon. Ces ruptures de parcours peuvent renforcer l’anxiété et retarder certaines prises en charge.
Au fond, le problème ne réside donc pas uniquement dans l’existence ou non de dispositifs de prévention et de dépistage. Il réside aussi dans leur accessibilité réelle, leur compréhension par les patientes et la capacité du système à les accompagner de manière continue, avant, pendant et après la maladie. Réduire ces écarts suppose de rapprocher les dispositifs des femmes, de renforcer l’information de proximité et d’améliorer la coordination entre les différents acteurs du parcours de santé.
Quelles solutions concrètes existent aujourd’hui pour répondre à ce problème, et lesquelles vous paraissent les plus pertinentes au regard des données et de votre expérience de terrain ?
Des solutions concrètes existent aujourd’hui pour réduire les inégalités d’accès au dépistage et améliorer les parcours de santé. À mon expérience, leur efficacité repose moins sur une mesure isolée que sur la capacité à combiner l’accès de proximité, l’accompagnement humain et un suivi personnalisé.
La première réponse est l’« aller-vers ». Dans les territoires ruraux, les quartiers prioritaires ou les zones où l’offre de soins est insuffisante, les dispositifs mobiles, notamment les unités de mammographie lorsqu’elles sont disponibles, permettent de rapprocher le dépistage des populations qui en sont les plus éloignées. Cette approche réduit les contraintes liées au déplacement, au coût ou au temps et peut faciliter le passage à l’acte. Elle est particulièrement pertinente lorsqu’elle est déployée en partenariat avec les acteurs locaux qui connaissent les besoins du territoire.
Le deuxième levier est la médiation en santé. Des médiateurs, professionnels de santé ou intervenants formés peuvent expliquer les démarches, répondre aux inquiétudes, orienter les femmes vers les dispositifs adaptés et lever certains obstacles linguistiques, culturels ou administratifs. Leur rôle est essentiel pour transformer une information générale en une démarche réellement comprise et accessible. La confiance est souvent une condition préalable à l'adhésion au dépistage.
Il faut aussi renforcer les rappels personnalisés. Une invitation écrite ou numérique ne suffit pas toujours. Un appel téléphonique, un échange avec le médecin traitant, une infirmière ou un professionnel impliqué dans le parcours peut permettre d’identifier un frein précis, de répondre à une question et, lorsque c’est nécessaire, d’aider à organiser concrètement le rendez-vous. Cette personnalisation permet de passer d’une logique d’information à une véritable logique d’accompagnement.
À cela doit s’ajouter une meilleure coordination du parcours, notamment entre médecine de proximité, structures de dépistage et établissements spécialisés. Une femme qui entre dans le parcours doit savoir où aller, à qui s’adresser et quelles sont les étapes suivantes. La continuité de l’accompagnement est aussi importante que l’accès au premier examen.
Au regard de mon expérience de terrain, le modèle qui me paraît le plus pertinent est donc la combinaison « aller-vers + médiation en santé + rappel personnalisé », soutenue par une coordination efficace des professionnels. L’unité mobile rapproche le service, la médiation crée la confiance et le rappel personnalisé facilite le passage à l’action. Cette complémentarité permet de répondre simultanément aux obstacles géographiques, pratiques, psychologiques et informationnels.
L’enjeu est finalement de ne pas demander uniquement aux femmes de venir vers le système de santé, mais de faire en sorte que le système de santé puisse aussi aller vers elles, comprendre leurs réalités et leur proposer un accompagnement simple, humain et continu. C’est cette approche de proximité, combinée à des dispositifs de dépistage structurés et évalués, qui me semble aujourd’hui la plus susceptible de réduire durablement les inégalités.
Pouvez-vous nous présenter une initiative ou une méthode que vous utilisez ou que vous recommandez : comment fonctionne-t-elle concrètement, à qui s’adresse-t-elle, quelles sont les étapes de sa mise en œuvre et quels moyens nécessite-t-elle ?
L’initiative que je recommande est l’Unité Mobile de Prévention Participative (UMPP), conçue comme un dispositif de proximité associant dépistage, information et accompagnement infirmier. Son objectif est simple : faire parvenir la prévention au plus près des personnes qui rencontrent des difficultés à accéder aux dispositifs existants.
Concrètement, l’UMPP repose sur un véhicule aménagé et équipé, ou, lorsque cette solution est plus adaptée au territoire, sur un partenariat avec une structure locale de santé. Elle peut être installée ponctuellement sur des lieux de vie facilement accessibles : marchés, centres sociaux, entreprises, associations, maisons de quartier ou autres espaces fréquentés par les populations ciblées. Le dispositif s’adresse prioritairement aux femmes de 50 à 74 ans qui n’ont pas réalisé de mammographie depuis plus de deux ans, tout en permettant d’orienter les autres personnes rencontrées vers les professionnels ou dispositifs appropriés.
La mise en œuvre commence par une phase de préparation territoriale. Il s’agit d’identifier les secteurs où le recours au dépistage est insuffisant, puis de mobiliser les acteurs susceptibles de relayer l’information : collectivités, centres sociaux, associations, professionnels de santé, entreprises ou structures de proximité. Cette préparation est déterminante pour éviter qu’une unité mobile ne soit simplement présente sur un territoire sans parvenir à toucher les publics concernés.
Lors de chaque intervention, l’infirmière médiatrice assure un accueil individualisé. Elle écoute la personne, répond à ses questions, identifie les éventuels freins et l’aide à comprendre les démarches adaptées à sa situation. Lorsque le dispositif le permet et dans le respect du cadre médical applicable, l’examen peut être réalisé sur place ; dans le cas contraire, le rendez-vous est organisé directement avec une structure partenaire. L’objectif est de réduire au maximum le délai entre la sensibilisation et la prise de rendez-vous.
Le travail ne s’arrête pas à la fin de la permanence. Une phase de suivi permet de vérifier que l’orientation a effectivement abouti et, lorsque cela relève du dispositif et des règles de confidentialité, de faciliter la transmission des informations utiles aux professionnels concernés. Cette continuité est essentielle pour éviter que les personnes rencontrées ne repartent avec une simple information sans accompagnement concret.
Un tel dispositif nécessite plusieurs conditions : un partenariat structuré entre les acteurs sanitaires et locaux, notamment les établissements de santé et les communautés professionnelles territoriales de santé (CPTS), des moyens financiers pour le véhicule, la logistique et les équipements, ainsi qu’une infirmière formée à la prévention, à l’éducation en santé, à l’entretien motivationnel et à la communication bienveillante.
L’UMPP n’a donc pas vocation à se substituer aux structures de santé existantes. Elle agit comme un pont entre les populations et le système de soins. Sa valeur ajoutée réside dans sa capacité à identifier les freins, créer un premier contact de confiance et faciliter concrètement l’entrée ou le retour dans un parcours de dépistage.
Quels résultats avez-vous pu observer ou mesurer grâce à cette solution ? Peut-elle être reproduite dans d’autres structures, territoires ou auprès d’autres populations, et quelles conditions seraient nécessaires pour la déployer à plus grande échelle ?
Les premiers résultats observés sont encourageants. Sur les populations ciblées, la mise en place de ce type de dispositif s’est accompagnée d’une augmentation de 15 à 30 % de la participation au dépistage au cours de la première année, selon les territoires et les modalités de déploiement. Nous observons également une réduction des délais entre l’identification du besoin et l’orientation vers le dépistage. L’accompagnement infirmier contribue par ailleurs à lever certaines appréhensions et à favoriser un échange plus direct avec les femmes concernées.
Ces résultats doivent toutefois être interprétés en tenant compte du contexte dans lequel le dispositif est déployé. Le taux de participation dépend notamment du profil des populations ciblées, de l’organisation locale, de l’offre de soins disponible et de la capacité des partenaires à assurer le suivi. Il est donc important de disposer d’indicateurs communs permettant de comparer les résultats d’un territoire à l’autre.
Le modèle présente un potentiel réel de reproductibilité, notamment à l’échelle d’un département ou d’une région. Il peut être adapté à différents environnements - zones rurales, quartiers prioritaires ou territoires caractérisés par une faible participation au dépistage - à condition de conserver ses principes essentiels tout en ajustant son organisation aux réalités locales.
Le passage à une plus grande échelle suppose d’abord un financement stable et pluriannuel, permettant de garantir la continuité des équipes, des équipements et de la coordination. Il nécessite également d’anticiper la capacité du système de soins à absorber l’augmentation des demandes générées par le dispositif. Aller chercher davantage de femmes n’a de sens que si elles peuvent ensuite accéder rapidement aux examens, aux consultations et, lorsque cela est nécessaire, aux prises en charge adaptées.
Enfin, le changement d’échelle repose sur la formation de professionnels capables d’assurer une médiation de qualité, ainsi que sur une coordination formalisée avec les acteurs locaux. À mon sens, la réussite d’un déploiement régional ne dépend donc pas uniquement du nombre d’unités mobiles mises en circulation, mais de la capacité à construire un modèle coordonné, financé, évalué et intégré au parcours de santé existant.
C’est à cette condition que l’initiative peut passer d’une expérimentation locale à un dispositif durable, capable de produire des résultats mesurables dans des territoires et auprès de populations différents.
Quelles sont aujourd’hui les limites de cette approche en termes d’efficacité, d’accès, de coût, de ressources ou d’adhésion des femmes - et quelle solution complémentaire proposeriez-vous pour aller plus loin ?
Cette approche présente des limites qu’il faut prendre en compte avant d’envisager son déploiement à grande échelle.
La première concerne la mobilisation des ressources. Une unité mobile nécessite des équipements adaptés, du personnel qualifié, une organisation logistique et des partenariats avec les structures de santé du territoire. Ces exigences peuvent représenter un coût important et rendre difficile la pérennisation du dispositif lorsque son financement repose uniquement sur des projets ponctuels.
Une deuxième limite tient aux femmes qui restent éloignées du dépistage malgré les actions de proximité. Certaines peuvent être confrontées à une peur très importante du diagnostic, à un déni de la maladie ou à des expériences antérieures négatives avec le système de santé. L’« aller-vers » réduit certains obstacles, mais il ne permet pas à lui seul de répondre à toutes les situations. Il faut donc accepter qu’une partie du public nécessite un accompagnement plus individualisé et dans la durée.
Il existe un enjeu de capacité en aval. Une campagne efficace peut entraîner une augmentation rapide des demandes de mammographie, de consultations spécialisées ou d’examens complémentaires. Si l’offre disponible n’est pas suffisante, le dispositif risque de déplacer le problème plutôt que de le résoudre. Le volume de femmes mobilisées doit donc être anticipé en fonction des capacités réelles du territoire.
Pour compléter cette approche, je proposerais de développer un parcours de prévention numérique accessible et progressif, conçu comme un outil d’accompagnement et non comme un substitut au professionnel de santé. Il pourrait permettre de recevoir des informations fiables, de préparer un rendez-vous, d’identifier les démarches à effectuer et, lorsque cela est pertinent, d’échanger de manière sécurisée avec des patientes partenaires ou des professionnels formés à la médiation.
Des contenus multilingues et adaptés aux différents niveaux de compréhension pourraient également contribuer à réduire certaines barrières informationnelles. Un outil conversationnel automatisé pourrait répondre aux questions générales et orienter vers les ressources ou professionnels appropriés, avec des limites clairement définies et sans se substituer au diagnostic médical.
L’intérêt serait ainsi de créer une continuité entre le numérique et l’accompagnement humain : le digital peut faciliter l’information, la préparation et l’orientation ; les professionnels restent indispensables pour écouter, évaluer les situations individuelles, accompagner les décisions et assurer le suivi.
Cette complémentarité permettrait d’aller au-delà d’une logique de dépistage ponctuel pour construire un parcours plus accessible, tout en conservant une exigence essentielle : aucune technologie ne doit remplacer la relation de confiance entre une femme et les professionnels qui l’accompagnent.
