Transformer le surplus textile en impact local : l’expérience de La Mode Européenne
Heure de publication 11:00 - Temps de lecture : 3 min 16 s
Baptiste Lingoungou, fondateur de La Mode Européenne, et son équipe œuvrent à développer une économie circulaire du textile entre l’Europe et l’Afrique, en donnant une seconde vie aux vêtements collectés et en créant des opportunités d’emploi et de formation sur les territoires. – © La Mode Européenne.
Texte par : Thalf Sall
Et si un vêtement oublié dans une armoire ou un stock invendu pouvait connaître une seconde vie tout en créant un emploi à des milliers de kilomètres de son lieu de collecte ? C’est le pari de La Mode Européenne, association fondée en 2019 par Baptiste Lingoungou, qui construit un circuit entre collecte textile en Europe, sensibilisation, réemploi et initiatives solidaires en Afrique. Lancé au Congo-Brazzaville, le modèle cherche à transformer un problème environnemental en opportunité économique et sociale. Une démarche qui apporte une réponse concrète à une industrie confrontée à l’explosion de ses déchets, mais qui pose aussi une question essentielle : comment développer les échanges textiles entre l’Europe et l’Afrique sans déplacer le problème des déchets d’un continent à l’autre ?
La mode produit beaucoup plus que des vêtements. Elle génère aussi des déchets, mobilise d’importantes quantités de ressources et alimente un modèle de consommation fondé sur le renouvellement rapide. Selon le Programme des Nations unies pour l’environnement, l’industrie textile représente entre 2 et 8 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre et exerce une pression considérable sur l’eau, les ressources et les écosystèmes.
En Europe, le problème prend une dimension particulière. L’Agence européenne pour l’environnement estime que les exportations de textiles usagés ont dépassé 1,44 million de tonnes en 2025, après avoir plus que doublé depuis 2005. L’Afrique et l’Asie demeurent les principales destinations.
Mais donner ou exporter un vêtement ne garantit pas qu’il sera effectivement réutilisé. Une partie des textiles expédiés vers l’Afrique peut être revendue et portée localement ; une autre, jugée inutilisable ou invendable, finit dans des décharges, des circuits informels ou est brûlée. L’Agence européenne pour l’environnement insiste ainsi sur l’incertitude qui entoure la fin de vie d’une partie de ces textiles.
C’est précisément dans cet espace que La Mode Européenne intervient : non pas simplement envoyer davantage de vêtements, mais organiser leur sélection, leur valorisation et leur débouché local.
De l’incendie familial à une économie circulaire transcontinentale
Derrière La Mode Européenne, il y a d’abord une expérience personnelle. Baptiste Lingoungou, passionné de mode et déjà engagé dans la promotion de la création française, réfléchissait à un moyen de créer de l’emploi au Congo à partir de vêtements encore utilisables en France. En 2018, un incendie ravage la parcelle familiale où vivaient ses oncles et ses tantes à Pointe-Noire. Ils perdent tout. Cet événement accélère sa décision de passer de l’idée à l’action. Quelques mois plus tard, il lance une collecte de vêtements en Île-de-France. En neuf mois, il réunit trois tonnes de vêtements, chaussures, sacs et accessoires avant de se rendre au Congo pour y ouvrir la première boutique solidaire en août 2019, La Mode Européenne.
Le modèle est volontairement local : récupérer des vêtements de qualité en France, les sélectionner, les acheminer puis les proposer à des prix accessibles en Afrique. La première boutique a permis de créer plusieurs emplois et de poser les bases d’un modèle que l’association souhaite reproduire.
Le dispositif s’est ensuite étendu au Cap-Vert, où une deuxième boutique a été développée. L’association indique aujourd’hui disposer de boutiques solidaires dans ces deux pays et vouloir poursuivre son implantation sur le continent.
Le principe est simple, mais son exécution exige une véritable chaîne de valeur. La Mode Européenne collecte des vêtements auprès de particuliers, d’entreprises et de marques, notamment des stocks dormants. Les pièces sont ensuite triées selon leur état, leur qualité et leur potentiel de réemploi. Les vêtements adaptés aux boutiques sont acheminés vers les points de vente africains. Ceux qui ne répondent pas aux critères peuvent être orientés vers d’autres usages, notamment l’upcycling ou le recyclage.
En 2024, l’association déclarait avoir revalorisé près de 20 tonnes de textiles. Elle précise également que son cahier des charges prend en compte la qualité des matières, les tailles, les styles et l’adaptation aux besoins des marchés locaux.
Sensibiliser pour ne pas seulement collecter
L’originalité du modèle ne réside donc pas uniquement dans les boutiques. La Mode Européenne cherche aussi à agir en amont, là où se forment les habitudes de consommation.
Des bornes de collecte sont installées dans des écoles et des entreprises. Des ateliers permettent ensuite d’aborder les questions de durée de vie des vêtements, de tri, de consommation responsable et d’économie circulaire. En 2025, l’association indiquait avoir déployé 19 bornes, organisé 50 ateliers de sensibilisation et développé une soixantaine de partenariats, selon le bilan publié par son fondateur.
L’association affirme aussi avoir sensibilisé 5 000 étudiants et plus de 2 000 collaborateurs d’entreprises, tandis que son activité a contribué à créer six emplois en Afrique, rémunérés jusqu’à deux fois le salaire minimum local, selon ses propres données.
Cette dimension pédagogique est importante : une économie circulaire ne peut fonctionner durablement sans modification des comportements. À Pointe-Noire, des étudiants ont notamment participé à des semaines d’ateliers combinant théorie et pratique autour des impacts sociaux et environnementaux de la mode et des possibilités de valorisation locale.
Le modèle commence ainsi à dépasser le simple schéma « collecte-export-revente » pour intégrer une dimension de formation, de création de compétences et d’animation territoriale.
Changer d’échelle sans reproduire le problème
La prochaine étape est celle du passage à l’échelle. Baptiste Lingoungou affiche l’ambition de faire de La Mode Européenne un acteur important de la collecte textile en Europe et d’ouvrir, à terme, dix boutiques et ateliers solidaires en Afrique.
Pour y parvenir, l’association travaille sur un modèle économique plus diversifié. Outre les boutiques, elle envisage des ateliers d’upcycling, la mise à disposition d’espaces, la production en petites séries pour des créateurs, le conseil aux marques et la vente de matières textiles revalorisées. Cette diversification doit réduire la dépendance aux dons et contribuer à financer durablement les opérations.
Mais la réussite du modèle dépendra d’une condition majeure : la qualité du textile collecté doit rester supérieure à la capacité d’absorption des marchés locaux. L’enjeu n’est pas de transférer vers l’Afrique les surplus dont l’Europe ne sait plus que faire. Il est de sélectionner ce qui peut réellement être réemployé, vendu, réparé ou transformé.
C’est ici que le regard critique est indispensable. L’Agence européenne pour l’environnement rappelle que l’exportation de textiles usagés n’est pas automatiquement synonyme de circularité et que les capacités de tri, de réemploi et de recyclage doivent être renforcées.
La Mode Européenne apporte une réponse intéressante parce qu’elle cherche à maîtriser davantage la chaîne, à travailler avec des acteurs locaux et à associer impact environnemental et création d’emplois. Son défi sera désormais de documenter encore plus précisément les résultats : quantité effectivement réemployée, durée d’usage supplémentaire des vêtements, taux de valorisation des pièces non vendables, revenus générés localement et empreinte logistique du modèle.
C’est à cette condition que le vêtement donné cessera d’être seulement un objet de solidarité pour devenir ce que Baptiste Lingoungou veut en faire : une ressource économique, sociale et environnementale.
La Mode Européenne ne prétend pas résoudre à elle seule la crise mondiale du textile. Sa proposition est plus concrète : montrer qu’entre le gaspillage et le déchet, il existe une zone d’action où le réemploi peut créer de la valeur, soutenir des emplois et rapprocher des territoires. L’enjeu de demain sera de transformer cette expérience encore à taille humaine en un modèle suffisamment robuste, traçable et reproductible pour contribuer à une véritable économie circulaire entre l’Europe et l’Afrique.
