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Nathalie Brigaud Ngoum : « mon engagement est de révéler l’identité culinaire africaine et redonner du sens à nos assiettes »

Heure de publication 22:15 - Temps de lecture : 5 min 08 s

Ustensiles, cahier, bic en main : Nathalie Brigaud Ngoum conjugue pratique et réflexion. Elle cuisine autant qu’elle documente, transmet et formalise un patrimoine culinaire africain riche de sens et d’histoire. – © DR.

Propos recueillis par Papy BWABUY

Ingénieure marketing de formation, cheffe consultante, auteure et entrepreneure engagée, Nathalie Brigaud Ngoum fait de la gastronomie un levier d’identité, de transmission et de transformation. En 2022, elle fonde Envolées Gourmandes Academy, une école pionnière – en ligne, en présentiel et en itinérance – dédiée à la valorisation des produits africains et tropicaux, notamment des farines alternatives. À l’occasion de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), prévue les 23 et 24 octobre 2026 à Paris, elle revient sur sa vision, son académie et son combat : aider chacun à retrouver et affirmer son identité culinaire, entre héritage, innovation et souveraineté alimentaire.

Comment est née l’idée de créer Envolées Gourmandes Academy ?

 

Envolées Gourmandes Academy est le prolongement naturel de mon engagement. Depuis 2015, à travers mon blog envoléesgourmandes.com, je partage des ressources, des récits autour des produits, des histoires de terroirs, de la poésie culinaire et bien sûr des recettes.

Au fil des années, j’ai également publié un livre, Mon Imprécis de Cuisine, paru en 2019. L’école s’est donc imposée comme une suite logique : une manière plus structurée, plus complète, de poursuivre ce travail de valorisation des produits africains et tropicaux, et plus largement des gastronomies de qualité.

 

Y a-t-il eu un déclic particulier ?

 

Oui, et il est né d’un constat simple mais frappant. Depuis des années, je partageais officiellement les histoires, les produits, les épices, les farines – toutes les richesses de l’Afrique. Pourtant, malgré mes recherches, je me suis rendu compte qu’aucune école, ni en ligne ni en présentiel, n’abordait véritablement les produits africains dans toute leur complexité : leur terroir, leur dimension culturelle et leur potentiel économique. Ce vide a été le véritable déclencheur.

Je voulais un espace qui ne parle pas seulement d’émotion ou de tradition, mais qui intègre aussi des dimensions essentielles : l’économie, l’estime de soi, la nutrition, le développement durable.

Comme ces différentes casquettes font partie de mon parcours, j’ai décidé de créer moi-même cette structure. Je ne voyais aucun centre de formation qui prenne en compte cette richesse de manière globale et cohérente. Alors je l’ai fait.

 

Avez-vous le sentiment d’avoir accompli votre mission ou estimez-vous que le plus grand défi reste à relever ?

 

Il y a toujours à faire. Enseigner m’apprend autant que cela m’engage. À chaque transmission, je découvre aussi mes propres limites, ce qui me pousse à continuer à me former.

L’année dernière, j’ai obtenu mon CAP de boulangerie. Aujourd’hui, je poursuis un certificat en nutrition tout en me formant au journalisme de solutions, dans le cadre de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS). Ces parcours, bien que différents, convergent vers un même objectif : mieux valoriser nos richesses alimentaires.

Je mets mes talents, mes compétences et mes multiples casquettes au service de cette mission, en célébrant nos produits et notre culture à travers l’écriture – qu’il s’agisse d’articles de blog ou de livres. Ma plume devient alors un outil pour raconter, partager et sublimer la richesse de l’Afrique.

Le CAP, par exemple, me permet d’être légitime auprès des boulangers en France et ailleurs. Je faisais déjà du pain depuis longtemps, mais avoir un diplôme officiel me donne une crédibilité supplémentaire pour dialoguer d’égal à égal et leur montrer comment intégrer les farines et produits africains dans leurs créations.

Mon engagement est évolutif. Il se nourrit de nouvelles compétences et d’une volonté constante d’approfondir.

 

Vous êtes en quelque sorte une ambassadrice du goût africain ?

 

Je ne me définirais pas ainsi. Si l’on parle d’ambassadeur du goût africain, alors l’épicier de quartier, l’agriculteur, le restaurateur le sont tout autant que moi. Ce n’est pas là que se situe ma valeur ajoutée. Mon rôle est d’amener à réfléchir. Réfléchir aux produits africains, quel que soit l’endroit où l’on se trouve dans le monde. J’ai des élèves aux États-Unis : nous travaillons aussi avec leurs produits locaux.

Je fais la promotion des produits de qualité, mais surtout, j’aide chacun à trouver son identité culinaire. Une fois cette identité clarifiée, on peut y intégrer, selon ses envies, quelques touches, quelques graines, quelques trésors africains. Ce n’est pas une posture d’ambassadrice. C’est une posture de transmission et d’ouverture.

 

Comment souhaitez-vous alors être définie ?

 

Je souhaite être perçue comme quelqu’un qui fait poser des questions. Je travaille à la fois sur la tradition et sur l’innovation. Je ne me contente pas de reproduire une recette traditionnelle en disant : « aimez-la ainsi ».

Prenons le manioc. Je m’intéresse à la feuille, à la racine, à l’ensemble de la plante. J’observe les usages traditionnels, puis je réfléchis à ce que l’on peut créer de nouveau : pains, biscuits, boissons, textures inédites. Je crée des recettes pour des marques.

Pour moi, l’alimentation est globale. Elle est économique, culturelle, identitaire, sanitaire, émotionnelle. Elle est influence et plaisir à la fois.

Ma mission est d’aider les autres à comprendre cette globalité et à se positionner avec cohérence.

 

Votre engagement a été salué par de nombreuses distinctions. Ces récompenses ont-elles changé votre vision ?

 

Pendant longtemps, j’ai eu le sentiment de travailler dans mon coin. Je recevais parfois des messages de lecteurs ou de lectrices : « Grâce à votre blog, j’ai appris à présenter tel plat différemment » ou « Vous m’avez appris à dresser une assiette autrement ». Ces retours étaient discrets, presque confidentiels, et je ne mesurais pas vraiment l’impact de mon travail.

Recevoir des distinctions a été une expérience touchante, parfois surprenante. Mon parcours est transversal, mêlant marketing, écriture, cuisine, nutrition et agriculture. Ces récompenses, qu’elles concernent l’écriture, l’agriculture ou mon engagement pour l’Afrique, racontent en réalité la même histoire : celle de la cohérence d’un parcours atypique.

Elles n’ont pas changé ma mission, mais elles ont renforcé ma gratitude et mon sens des responsabilités. Je me situe à la croisée de plusieurs disciplines, parfois perçues comme éloignées, mais qui trouvent leur cohérence dans mon travail et mes convictions.

Ces distinctions soulignent cette unité : finaliste du Trophée des Entrepreneurs Afro-Créoles en 2017, Prix du Public Live Démo We Eat Africa et Coup de Cœur Entrepreneuses Plurielles en 2018, mon ouvrage Mon Imprécis de Cuisine primé à la Foire de Paris en 2019 puis aux Gourmand World Cookbook Awards en 2020, le Grand Prix de l’Engagement pour l’Afrique à la SAS Rabat en 2024, le Prix de l’Éducation Culinaire à Bruxelles en 2024, le Prix d’honneur du Festival des Littératures Africaines de Nantes à Paris en 2025, ainsi qu’un nouveau prix reçu en décembre 2025.

Je remercie toutes les personnes qui, à un moment ou un autre, ont reconnu mon travail et m’ont permis d’apporter ma pierre à l’édifice.

Ces distinctions, aussi variées soient-elles, célèbrent avant tout un engagement cohérent et sincère envers l’Afrique et ses richesses.

 

Quel message adresseriez-vous à celles et ceux qui hésitent à se lancer dans l’entrepreneuriat ?

 

Je leur dirais d’abord qu’hésiter est sain. Hésiter signifie réfléchir. Cela veut dire que l’on prend le temps de peser le pour et le contre, d’analyser ses forces, ses faiblesses et la réalité du marché. Ce n’est pas un signe de faiblesse, au contraire : c’est une preuve de maturité.

Avant de se lancer, il est essentiel de se poser des questions fondamentales : Pourquoi est-ce que je veux entreprendre ? Pour qui est-ce que je le fais ? Quelle est ma singularité ? Quelle est ma valeur ajoutée ?

Aujourd’hui, dans tous les secteurs – cuisine, écriture, marketing, RSE, nutrition, industrie, musique, journalisme, communication ou autre – il y a déjà beaucoup d’acteurs. La vraie différence ne se fait pas sur le métier choisi, mais sur la signature personnelle que l’on apporte.

Chacun vient avec son histoire, sa cohérence, sa vérité, sa sensibilité. C’est cette singularité qui permet de tracer son propre chemin. Chercher sa « pâte », son identité, sa différenciation est une étape indispensable. Et lorsque l’on commence à la percevoir clairement, alors oui, il faut se lancer.

Mais il faut aussi comprendre que se lancer n’est que le début. Le marché, les clients, les circonstances viendront affiner votre vision et votre offre. Vous serez parfois amené à développer des compétences que vous n’aviez même pas envisagées au départ.

Prenez donc le temps de clarifier votre intention, d’identifier votre public et d’assumer votre singularité. Lorsque ces bases sont solides, vous avancez avec plus de stabilité. Vous ne suivez plus les modes, vous ne naviguez plus au gré du vent. Vous construisez sur ce qui vous est propre – et cela, personne ne peut l’imiter, même si vous êtes dix à faire la même chose.

Note de la rédaction : Dans le cadre de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), qui se tiendra les 23 et 24 octobre 2026 à Paris, Papy Bwabuy suit actuellement une formation en journalisme de solutions. Cette interview s’inscrit dans son parcours d’apprentissage et constitue un exercice pratique réalisé dans le cadre des fondamentaux du journalisme. 


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