Akili : démocratiser le fact-checking pour donner à chacun le pouvoir de vérifier avant de partager
Heure de publication 17:22 - Temps de lecture : 3 min 26 s
Akili démocratise l’accès à la vérification de l’information grâce à l’alliance entre intelligence artificielle et expertise journalistique. – © Akili.
Texte par : Thalf Sall
En Afrique francophone, les fausses informations circulent aujourd’hui plus vite que les rectificatifs. Rumeurs sanitaires, intox politiques, images détournées, vidéos sorties de leur contexte ou faux chiffres alimentent quotidiennement les réseaux sociaux et les groupes WhatsApp. Face à cette menace grandissante pour la cohésion sociale, la démocratie et la confiance envers les médias, une innovation africaine propose une réponse concrète : Akili, présentée par ses promoteurs comme la première application mobile consacrée à la lutte contre les infox en Afrique francophone. En associant intelligence artificielle, expertise journalistique et accessibilité, cette solution transforme la vérification de l’information en un geste simple, rapide et à la portée de tous.
Un simple message transféré sur WhatsApp. Une vidéo virale publiée sur Facebook. Une citation attribuée à une personnalité. En quelques minutes, une information fausse peut atteindre des milliers de personnes.
L’Afrique francophone n’échappe pas à cette réalité. La généralisation des smartphones et l’essor des réseaux sociaux ont considérablement accéléré la diffusion des contenus numériques, sans que les mécanismes de vérification progressent au même rythme. Les infox influencent parfois les comportements sanitaires, attisent les tensions politiques, alimentent les discours de haine ou fragilisent la confiance envers les institutions et les médias.
Pour de nombreux citoyens, distinguer le vrai du faux demeure difficile. Les plateformes de fact-checking existent, mais elles supposent souvent de savoir où chercher, de maîtriser les outils numériques ou de disposer du temps nécessaire pour comparer plusieurs sources.
C'est précisément ce déficit d'accès rapide à une information vérifiée qui a conduit Tama Média, La Voix de Mopti et Sétanal Média à imaginer une solution capable de démocratiser la vérification des faits grâce aux nouvelles technologies, avec le soutien de l'Organisation internationale de la Francophonie (OIF), de JournalismAI, programme de la London School of Economics soutenu par Google News Initiative.
Akili : une intelligence artificielle au service de la vérité
Lancée officiellement en février 2025, Akili se présente comme un site web, une application mobile disponible sur Android et iOS ainsi qu'un chatbot accessible en ligne et sur WhatsApp. Son ambition est claire : permettre à chacun de vérifier une information en quelques secondes avant de la partager.
Son fonctionnement repose sur une méthodologie en trois niveaux.
D'abord, l'utilisateur transmet un texte, une image, une vidéo, un lien internet ou une simple question. L'intelligence artificielle analyse automatiquement le contenu afin d'identifier les éléments essentiels de l'information.
Ensuite, cette analyse est confrontée à une base de données composée de sources fiables, sélectionnées et actualisées par les équipes éditoriales. Ces sources proviennent notamment de médias reconnus, d'organisations internationales et d'institutions officielles.
Enfin, lorsque l'intelligence artificielle ne peut pas conclure avec suffisamment de certitude, le dossier est transmis à de véritables journalistes spécialisés dans la vérification des faits. Ceux-ci approfondissent l'enquête, recherchent des preuves complémentaires, replacent l'information dans son contexte et produisent une réponse argumentée.
Cette combinaison entre intelligence artificielle et intervention humaine constitue l'une des principales forces d'Akili. L'IA accélère le traitement, tandis que les journalistes garantissent la rigueur éditoriale et évitent les réponses automatiques approximatives.
Autre innovation importante : Akili cherche également à lever les barrières linguistiques et éducatives. Le projet ambitionne de rendre la vérification accessible en français, en anglais ainsi qu'en langues locales afin de toucher des populations souvent exclues des outils classiques de fact-checking, y compris des personnes ayant un faible niveau de lecture.
Cette architecture rend la solution facilement reproductible dans d'autres pays africains. Le modèle repose principalement sur trois éléments transférables : une base documentaire locale, une équipe éditoriale formée au fact-checking et un moteur d'intelligence artificielle capable d'apprendre progressivement des nouveaux contenus.
Des journalistes aux enseignants : une solution qui change déjà les pratiques
Même si Akili est encore une jeune plateforme, ses premiers utilisateurs témoignent déjà de changements concrets dans leurs pratiques professionnelles et citoyennes.
À Dakar, la journaliste Aminata Diallo utilise désormais l'application comme un outil complémentaire dans son travail quotidien. « Un outil indispensable pour les professionnels des médias », a-t-elle témoigné.
Pour les rédactions confrontées à la multiplication des contenus viraux, disposer d'un assistant capable d'effectuer une première analyse en quelques secondes représente un gain de temps considérable. À Abidjan, l'enseignant Kouassi Emmanuel a intégré Akili dans ses activités pédagogiques : « J'utilise Akili avec mes étudiants pour apprendre à distinguer le vrai du faux. »
L'application dépasse ainsi le simple cadre journalistique pour devenir un véritable outil d'éducation aux médias, compétence devenue essentielle dans un environnement numérique où chacun est à la fois consommateur et diffuseur d'informations. À Bamako, l'activiste Fatou Ndiaye insiste quant à elle sur la dimension citoyenne de la plateforme : « Un véritable outil de protection citoyenne. »
Au-delà des témoignages individuels, Akili répond à plusieurs enjeux de société : réduire la propagation des infox, encourager une culture du doute raisonné, renforcer la confiance envers les médias crédibles et promouvoir une consommation responsable de l'information.
Le choix d'un accès gratuit, sans publicité et garantissant la confidentialité des données contribue aussi à favoriser son adoption auprès du grand public.
Une innovation prometteuse qui devra encore relever plusieurs défis
Comme toute innovation, Akili ne prétend pas résoudre à elle seule le problème mondial de la désinformation. Son efficacité dépend d'abord de la richesse et de l'actualisation permanente de sa base de connaissances. Les campagnes de manipulation évoluent rapidement, obligeant les équipes à enrichir continuellement les sources utilisées par l'intelligence artificielle.
Le développement de l'application passera par l'élargissement des langues africaines prises en charge, une meilleure couverture des réalités locales ainsi que par des partenariats renforcés avec les médias, les écoles, les universités et les organisations de la société civile.
Autre enjeu : convaincre les citoyens de vérifier systématiquement une information avant de la partager. L'innovation technologique ne suffit pas ; elle doit s'accompagner d'une véritable culture de l'esprit critique.
L'équilibre entre automatisation et intervention humaine devra rester au cœur du modèle. Les concepteurs d'Akili insistent d'ailleurs sur ce point : l'intelligence artificielle n'a pas vocation à remplacer les journalistes mais à renforcer leur travail. Cette complémentarité apparaît aujourd'hui comme l'un des meilleurs remparts contre les dérives des contenus générés automatiquement.
À l'heure où la bataille contre la désinformation est devenue un enjeu démocratique majeur, Akili illustre la capacité de l'Afrique à produire ses propres réponses technologiques aux défis contemporains. En associant intelligence artificielle, expertise journalistique et accessibilité, cette solution transforme un réflexe souvent absent – vérifier avant de partager – en une pratique simple et quotidienne.
Son potentiel dépasse largement le fact-checking. En renforçant l'éducation aux médias, en soutenant le travail des journalistes et en donnant aux citoyens des outils pour exercer leur esprit critique, Akili participe à la construction d'un espace informationnel plus fiable. Son véritable impact se mesurera désormais à sa capacité à élargir son adoption, à enrichir continuellement ses connaissances et à s'imposer comme une référence durable dans la lutte contre les infox en Afrique francophone.
