Zeinab Badawi : quand l’Afrique reprend le récit de sa propre histoire

Heure de publication 15:22 - Temps de lecture : 3 min 17 s

Zeinab Badawi, journaliste et historienne soudano-britannique, autrice de Une histoire africaine de l’Afrique, un ouvrage consacré à la réappropriation du récit historique du continent, de l’aube de l’humanité aux indépendances. – © Jamie Simonds - Éditions du Faubourg.

Texte par : Thalf Sall

À l’approche de la parution française de Une histoire africaine de l’Afrique, Zeinab Badawi remet au centre une question qui dépasse largement le champ historique : qui raconte l’Afrique, avec quelles sources et depuis quel point de vue ? Dans un entretien accordé à Revue21, la journaliste soudano-britannique défend une approche fondée sur la pluralité des sources, la place des chercheurs africains et la nécessité de restituer au continent la maîtrise de son récit historique. Son livre, publié en français aux Éditions du Faubourg, paraîtra le 18 septembre 2026, avant une présence annoncée en France à l’automne.

L’un des enjeux majeurs soulevés par Zeinab Badawi concerne moins l’absence d’histoire africaine que les conditions dans lesquelles cette histoire a été produite, sélectionnée et transmise. Dans son analyse rapportée par Revue21, elle estime que les perspectives africaines ont longtemps occupé une place insuffisante dans l’écriture de l’histoire du continent. Elle s’appuie notamment sur sept années de recherches et de déplacements dans trente pays africains, au cours desquelles elle a rencontré des historiens, anthropologues, archéologues et autres spécialistes.

Son constat rejoint une interrogation centrale des sciences historiques : aucune mémoire collective ne peut être pleinement comprise si une partie de ses producteurs de savoir demeure en marge de sa construction. Pour Badawi, le problème réside aussi dans la hiérarchisation traditionnelle des sources. Les archives écrites produites dans les langues européennes ont longtemps occupé une place prépondérante dans les récits consacrés à l’Afrique. Or, le patrimoine historique du continent ne se limite pas aux documents administratifs ou diplomatiques.

Traditions orales, langues locales, récits transmis entre générations, sources arabophones, archéologie, anthropologie et autres formes de traces constituent également des matériaux permettant de reconstruire les trajectoires des sociétés africaines. La démarche défendue par Badawi consiste ainsi à élargir le champ documentaire et à reconnaître la compétence particulière de chercheurs qui connaissent les langues, les territoires et les traditions étudiés.

Cette approche s’inscrit dans une histoire plus ancienne de la réappropriation des savoirs africains. Badawi rappelle notamment l’importance de l’Histoire générale de l’Afrique de l’Unesco, entreprise lancée en 1964 et élaborée avec la participation de centaines de spécialistes. Elle s’en est servie comme point d’appui pour son travail, d’abord audiovisuel, puis éditorial.

 

Une Afrique plurielle, loin des représentations figées

 

L’autre dimension forte de son projet concerne l’image même du continent. Parler de l’Afrique comme d’un espace culturel homogène revient à effacer une histoire faite de circulations, de migrations, d’échanges et de métissages.

L’exemple de l’Égypte ancienne permet d’éclairer cette difficulté. Les débats récurrents autour de la représentation de Cléopâtre montrent combien l’histoire africaine reste parfois prisonnière de catégories contemporaines projetées sur des sociétés anciennes. Dans l’entretien publié par Revue21, Badawi rappelle que l’histoire du continent ne peut être réduite à une opposition entre une Afrique supposée uniforme et le reste du monde. Les populations ont circulé et interagi pendant des siècles, notamment autour de la Méditerranée et de la mer Rouge.

Cette lecture invite à dépasser une conception essentiellement raciale de l’identité africaine. L’Afrique est un espace historique extrêmement diversifié, traversé par des langues, des religions, des cultures, des systèmes politiques et des expériences historiques multiples. La restitution de cette complexité constitue précisément l’un des intérêts scientifiques du projet de Badawi.

Cette réappropriation ne signifie toutefois pas idéaliser le passé. Au contraire, son approche conduit également à regarder les épisodes les plus difficiles de l’histoire africaine. L’esclavage et les différentes formes de traite constituent à cet égard un terrain particulièrement sensible.

Badawi estime que la mémoire de la traite transatlantique a occupé une place dominante dans les représentations contemporaines de l’esclavage, notamment sous l’influence de la diaspora afro-américaine. Elle appelle parallèlement à mieux documenter les autres circuits de traite et les responsabilités diverses qui ont existé dans ces systèmes.

Une telle démarche impose une exigence importante : ne pas transformer l’histoire en instrument d’accusation collective. Comprendre les responsabilités historiques ne revient pas à distribuer des culpabilités héréditaires. Cela suppose plutôt de restituer la complexité des acteurs, des rapports de pouvoir, des contraintes et des stratégies qui ont accompagné ces phénomènes.

 

De la mémoire historique à la bataille des imaginaires

 

Au fond, le projet de Zeinab Badawi dépasse la seule question des programmes scolaires ou des ouvrages d’histoire. Il touche à la capacité d’une société à se représenter elle-même.

Dans l’entretien accordé à Revue21, la journaliste établit un lien entre la connaissance historique et la construction de l’imaginaire collectif. Redonner une place aux royaumes, aux civilisations, aux savants, aux femmes de pouvoir, aux traditions intellectuelles et aux différentes formes d’organisation sociale qui ont marqué l’histoire du continent permettrait, selon cette perspective, de sortir d'une représentation de l’Afrique uniquement associée à la colonisation, à l’esclavage ou aux difficultés contemporaines.

Cette question rejoint les travaux de plusieurs penseurs africains qui ont interrogé la manière dont le continent a été défini par des regards extérieurs. L’ouvrage de Badawi s’inscrit ainsi dans un mouvement intellectuel plus large de réexamen des catégories héritées de l’histoire coloniale.

La portée contemporaine de cette réflexion est considérable. Dans un contexte où les débats sur l’identité, la mémoire, les restitutions patrimoniales, les représentations culturelles et la place des héritages coloniaux occupent une place croissante dans l’espace public, la question de savoir qui produit le savoir sur l’Afrique demeure centrale.

La sortie française de Une histoire africaine de l’Afrique s’inscrit pleinement dans ce contexte de renouvellement du regard porté sur l’histoire du continent. Publié aux Éditions du Faubourg, cet ouvrage de 540 pages retrace l’histoire de l’Afrique, de l’aube de l’humanité aux indépendances. Sa parution en France est prévue le 18 septembre 2026. Zeinab Badawi sera aussi présente à Paris le 7 octobre 2026 à 19 heures pour une soirée officielle de lancement du livre, un rendez-vous qui permettra de prolonger la réflexion sur la mémoire, les récits historiques africains et la nécessité de restituer au continent la pleine maîtrise de son histoire.


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