Sénégal : parler à son téléphone pour accéder enfin au numérique
Heure de publication : 14:05 - Temps de lecture : 3 min 12 s
Mansour Ndao, expert en transformation digitale, explore des solutions concrètes pour une inclusion numérique plus accessible. – © Mansour Ndao.
Texte par : Thalf Sall
Au Sénégal, la fracture numérique ne tient pas seulement à l’accès, mais à l’usage. Les interfaces écrites en français excluent encore une partie importante de la population. Une solution basée sur la voix pourrait changer la donne.
Au Sénégal, l’infrastructure numérique s’est considérablement développée ces dernières années. Pourtant, une partie importante de la population reste en marge de cette transformation. Plusieurs millions de personnes n’utilisent toujours pas internet, non pas faute de couverture réseau, mais en raison d’un obstacle plus subtil : l’accessibilité des interfaces.
« La semaine dernière, j’écrivais que 7,5 millions de Sénégalais n’utilisent pas internet, que le réseau couvre large mais que personne ne leur a montré que la porte existait », explique Mansour Ndao, expert en transformation digitale.
La majorité des applications repose encore sur des interfaces écrites, souvent en français, une langue que tous ne maîtrisent pas à l’écrit. Cette barrière linguistique limite fortement l’autonomie des utilisateurs. Pour effectuer des opérations simples, comme envoyer de l’argent ou payer une facture, beaucoup dépendent encore d’un tiers.
« On avait besoin d’interfaces en wolof, en pulaar, en sérère pour que la transformation digitale ne reste pas réservée à ceux qui lisent le français sur un écran », ajoute-t-il.
Parler à l’application : un changement de paradigme
C’est dans ce contexte qu’une nouvelle fonctionnalité intégrée à l’application Max it propose une approche différente : interagir par la voix, dans une langue locale. « Ce matin, j’ai testé quelque chose qui va exactement dans cette direction. J’ai ouvert Max it, j’ai appuyé sur le micro, j’ai parlé en wolof, et l’application a exécuté ce que je lui demandais », témoigne Mansour Ndao.
L’innovation repose sur un principe simple mais puissant : s’appuyer sur des usages déjà maîtrisés. « Ce qui rend ce voicebot aussi important, ce n’est pas la technologie en elle-même, mais le fait qu’il s’appuie sur un geste que des millions de Sénégalais maîtrisent déjà : appuyer, parler, envoyer. Ils le font vingt fois par jour sur WhatsApp », a-t-il indiqué.
Jusqu’ici, ces mêmes utilisateurs devaient naviguer dans des menus en français, remplir des formulaires ou saisir des montants pour effectuer des opérations. « Résultat : ils passent par quelqu’un d’autre, un fils, un voisin, le boutiquier du coin », souligne-t-il.
Selon Mansour Ndao, cette innovation pose une question centrale : « Et si, au lieu de demander aux gens de s’adapter à l’application, c’était l’application qui s’adaptait aux gens ? »
Un potentiel d’impact réel, mais des conditions à réunir
L’introduction d’interfaces vocales en langues locales ouvre des perspectives concrètes pour l’inclusion numérique. En simplifiant l’accès aux services, elle peut renforcer l’autonomie des utilisateurs, réduire la dépendance et favoriser une adoption plus large des outils digitaux.
Elle pourrait également accélérer l’inclusion financière, en facilitant l’usage des services de paiement mobile, largement répandus dans la région.
Pour Corneille Towendo, coach et formateur, cette approche va dans le bon sens : « Une très belle observation. Que Dieu nous inspire des technologies simples et accessibles, pensées pour inclure chaque utilisateur sans barrière linguistique ni complexe. »
Le modèle présente un potentiel de réplication à grande échelle. Il peut être adapté à d’autres langues africaines et à différents services numériques, dans des contextes où l’oralité est dominante.
Cependant, plusieurs défis subsistent. La reconnaissance vocale dans des langues locales, parfois peu standardisées, reste un enjeu technique majeur. La confiance des utilisateurs, notamment en matière de sécurité des transactions, devra être consolidée. Le déploiement à grande échelle nécessitera des investissements et une coordination entre acteurs publics et privés.
Vers un numérique pensé pour les usages réels
Cette expérimentation illustre une évolution importante : une transformation digitale qui part des usages et des réalités sociolinguistiques, plutôt que des seuls outils.
Elle rappelle qu’une innovation n’a d’impact que si elle est accessible et appropriable. En plaçant la simplicité et l’inclusion au cœur de sa démarche, cette approche ouvre la voie à un numérique plus équitable.
À terme, l’enjeu est clair : construire des technologies qui parlent réellement aux populations, dans leurs langues, et leur permettent de participer pleinement à l’économie digitale.
