PhiDoc : le pari marocain pour reconnecter la recherche scientifique africaine

Heure de publication 10:15 - Temps de lecture : 3 min 06 s

Oussama Elasri, fondateur de PhiDoc, à l’origine d’une plateforme qui sera lancée le 16 septembre 2026 à Marrakech pour mieux connecter les chercheurs aux opportunités scientifiques, aux collaborations et au mentorat. – © Oussama Elasri.

Texte par : Thalf Sall

À Marrakech, une jeune startup EdTech s’apprête à tenter une expérience originale : réunir dans un même espace numérique les opportunités, les chercheurs, le mentorat et plusieurs outils indispensables au parcours doctoral. PhiDoc sera officiellement lancée le 16 septembre 2026, Journée internationale pour la science, la technologie et l’innovation dans le Sud. Derrière cette plateforme, une conviction : dans la recherche africaine, certaines opportunités se perdent moins par manque de talent que par manque de connexions.

Un appel à financement découvert trop tard. Une conférence internationale dont l’inscription est déjà close. Une bourse passée sous les radars d’un laboratoire. Pour un chercheur, quelques jours peuvent parfois suffire à faire disparaître une possibilité qui aurait changé le cours d’un parcours scientifique.

C’est à partir de cette frustration très concrète qu’Oussama Elasri, chercheur en sciences de gestion à l’Université Cadi Ayyad de Marrakech, a commencé à imaginer PhiDoc. En 2025, il découvre une opportunité Erasmus+ au lendemain de sa clôture. Plutôt que de s’arrêter à cette déception, il entreprend de recenser lui-même les appels à projets, bourses et opportunités scientifiques qu’il trouve. Le document prend la forme d’un tableur. Il le partage avec ses collègues. Ceux-ci le transmettent à leur tour.

Le tableur devient progressivement une idée : pourquoi ne pas transformer cette veille artisanale en une infrastructure accessible à toute une communauté scientifique ?

Le 16 septembre prochain, à Marrakech, PhiDoc franchira cette étape avec son lancement public. La date fait écho à la Journée internationale pour la science, la technologie et l’innovation dans le Sud, proclamée par l’Assemblée générale des Nations unies en janvier 2024. La résolution A/RES/78/259 encourage notamment la présentation d’initiatives et de projets de coopération contribuant au développement scientifique et technologique des pays du Sud.

 

Le défi invisible de l’information scientifique

 

Le pari de PhiDoc part d’un constat simple : l’écosystème de la recherche ne manque pas seulement de ressources. Il souffre aussi de leur dispersion.

Au Maroc comme dans de nombreux pays africains, les doctorants doivent souvent naviguer entre les listes de diffusion universitaires, les réseaux professionnels, les groupes de messagerie, les sites d’organismes internationaux et les recommandations de leur entourage académique. L’information existe, mais elle n’arrive pas nécessairement au chercheur au moment où celui-ci en a besoin.

Cette difficulté se superpose à des obstacles plus structurels : financement des travaux, accès aux ressources scientifiques, encadrement, mobilité internationale ou isolement. Le débat marocain sur l’abandon doctoral a notamment été marqué par des déclarations publiques évoquant des taux très élevés. Ces chiffres, anciens et issus de contextes précis, doivent être interprétés avec prudence plutôt que présentés comme une photographie actuelle de l’ensemble du doctorat marocain.

Le problème reste néanmoins suffisamment tangible pour poser une question essentielle : combien de parcours scientifiques pourraient être consolidés si les chercheurs identifiaient plus facilement les ressources et les personnes susceptibles de les aider ?

« Ce que produisent les chercheurs marocains n’est pas le problème. C’est l’infrastructure autour de ce travail qui l’est », estime Oussama Elasri.

C’est sur ce terrain que PhiDoc entend intervenir. Non pas en promettant de résoudre à elle seule les difficultés de la recherche, mais en s’attaquant à un maillon précis : celui de la circulation de l’information et de la mise en relation.

 

Transformer un parcours solitaire en réseau

 

La plateforme que PhiDoc s’apprête à dévoiler veut réunir plusieurs usages aujourd’hui dispersés. Le chercheur pourra organiser le parcours de sa thèse autour de différentes étapes et recevoir des opportunités correspondant à sa discipline et à son niveau d’avancement. Bourses, financements, appels à communications ou conférences devraient ainsi être filtrés afin de réduire le bruit informationnel.

Un annuaire doit faciliter la découverte de chercheurs marocains, au Maroc et à l’étranger. L’objectif est de favoriser les collaborations plutôt que de laisser chacun chercher isolément les compétences dont il a besoin.

Autre fonctionnalité annoncée : un assistant de recherche destiné à accompagner certaines questions de méthodologie et de rédaction. Pour les travaux nécessitant des enquêtes, PhiDoc prévoit un système permettant aux chercheurs de recruter des participants au sein de la communauté, sur une logique de réciprocité.

Mais c’est probablement le mentorat qui donne au projet sa dimension la plus humaine. Des chercheurs expérimentés, notamment issus de la diaspora scientifique marocaine, pourront rejoindre le dispositif comme mentors. Des doctorants pourront ensuite rechercher un accompagnement adapté à leurs besoins.

Le principe est simple, mais son potentiel dépasse la relation individuelle. Il s’agit de transformer la diaspora scientifique en réseau actif de transmission, de conseil et de collaboration. Autrement dit, ne plus considérer le départ des chercheurs uniquement comme une perte, mais aussi chercher à maintenir les liens intellectuels et professionnels qu’ils peuvent entretenir avec les communautés scientifiques du continent.

 

Le test du changement d’échelle

 

PhiDoc commencera par le Maroc parce que c’est là que son fondateur a expérimenté le problème. Mais l’ambition affichée est africaine.

Cette ambition intervient dans un contexte où les écarts mondiaux de capacités scientifiques restent considérables. Les Nations unies soulignent que les dépenses mondiales de recherche-développement demeurent fortement concentrées dans les pays à revenu élevé, tandis que les pays à faible revenu disposent d’une part très réduite des ressources mondiales consacrées à la R&D. Elles appellent à renforcer les systèmes scientifiques et technologiques des pays du Sud.

L’UNESCO, qui suit notamment les investissements en R&D et le nombre de chercheurs dans le cadre de l’ODD 9.5, souligne elle aussi la persistance d’importantes disparités régionales en matière de capacités scientifiques.

C’est dans cet espace que PhiDoc veut progressivement se développer, avec une extension envisagée vers d’autres pays africains puis vers la région MENA. La trajectoire sera exigeante. Les systèmes universitaires, les langues de travail, les politiques de recherche, les infrastructures numériques et les modes de financement diffèrent fortement d’un pays à l’autre.

Le véritable test ne sera donc pas seulement technologique. Il sera aussi collectif : les chercheurs adopteront-ils l’outil ? Les institutions accepteront-elles de s’y connecter ? Les mentors seront-ils suffisamment nombreux ? Et surtout, la plateforme permettra-t-elle effectivement de transformer des connexions numériques en collaborations scientifiques, en financements obtenus, en enquêtes facilitées ou en thèses mieux accompagnées ?

Le 16 septembre, PhiDoc ne lancera donc pas une solution miracle. Elle proposera une expérience : celle d’une infrastructure née d’un simple tableur et qui cherche désormais à devenir un réseau scientifique à l’échelle africaine.

Si elle réussit son pari, sa contribution pourrait être moins spectaculaire qu’un laboratoire ou qu’un équipement de pointe, mais tout aussi stratégique : faire en sorte qu’une connaissance existe, qu’une opportunité soit visible et qu’un chercheur ne reste pas seul face à son parcours.


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