Nathalie Brigaud Ngoum : « je transforme les produits, les savoir-faire et les terroirs en solutions à impact »
Heure de publication 15:45 - Temps de lecture : 5 min 57 s
Nathalie Brigaud Ngoum, fondatrice d’Envolées Gourmandes Academy, œuvre pour une alimentation inclusive et responsable. – © Nathalie Brigaud Ngoum.
Propos recueillis par : Marinette Rikong (Stagiaire)
À travers sa créativité, ses recherches approfondies et ses concepts innovants, Nathalie Brigaud Ngoum confère à l’alimentation de nouvelles vocations, des missions originales et des ambitions audacieuses qui touchent à l’humain, à la culture et à la transmission. Plus fascinant encore est le parcours qui a conduit cette franco-camerounaise vers ces valeurs et pratiques, qu’elle partage aujourd’hui avec une audience internationale, et que nous lui laissons le soin de nous raconter.
Votre parcours est riche et varié : cheffe cuisinière, consultante culinaire, ingénieure marketing, boulangère, pâtissière, blogueuse, autrice… Qu’est-ce qui vous définit le mieux aujourd’hui ?
Votre question me touche profondément et m’offre l’opportunité de prendre du recul sur un parcours passionnant, exigeant, construit à travers de belles rencontres et de nombreux apprentissages.
Originaire du Cameroun, née à Bonabéri (Douala), j’ai grandi dans une famille où la cuisine, le respect du produit, l’amour des terroirs et des livres étaient autant de gestes quotidiens et d’évidences. Très tôt, j’ai trouvé mes premiers terrains d’expression dans la cuisine et l’écriture : j’observais, questionnais, mélangeais, testais, goûtais, faisais goûter et écrivais beaucoup.
Mon chemin m’a menée du Cameroun à la France, où je suis arrivée adulte à 29 ans. J’y ai poursuivi des études en littérature française et francophone, en marketing et en vente, tout en me formant intensivement à la cuisine, la boulangerie, la pâtisserie, au développement durable, à l’entrepreneuriat et, aujourd’hui encore, à la nutrition. Ces explorations multiples, enrichies par diverses reconnaissances et expériences, m’ont permis de structurer un véritable écosystème mêlant éducation, gourmandise, littérature, business, nutrition et responsabilité.
Mon attachement à l’alimentation est ancien et profond, nourri par les saveurs de mes origines, les transmissions familiales et ma curiosité insatiable. J’ai progressivement spécialisé mes compétences vers une cuisine sans allergènes (sans gluten et/ou végétale, sans lactose, sans sucre raffiné), tout en intégrant mon expertise en marketing et distribution. J’ai compris que le talent culinaire, à lui seul, ne suffit pas : il doit s’accompagner d’une vision stratégique, d’un positionnement clair, d’un engagement sincère et d’une identité culinaire affirmée, ainsi que d’une capacité à transmettre et valoriser son offre.
Aujourd’hui, si je devais résumer ce qui me définit le mieux, je dirais que je suis, entre tradition et innovation, une accompagnatrice et créatrice de solutions alimentaires à impact, engagée à allier saveurs, savoir-faire et responsabilité.
Pourquoi avoir choisi de consacrer votre vie à l’alimentation, après des études de lettres et de marketing ?
Je dis toujours que je ne me suis pas vraiment reconvertie. J’ai répondu à un appel profond, à ma mission de vie, pleinement, lorsque j’étais prête. Depuis toujours, je suis amoureuse des mets et des mots. J’ai une passion profonde pour les produits avec lesquels j’ai grandi et pour ceux que je découvre chaque jour.
Ma nouvelle vie n’est pas simplement un changement de métier. Toutes mes casquettes (cheffe, consultante, autrice, entrepreneure) ne sont en réalité que les différentes facettes d’une même mission : considérer l’alimentation comme un levier de plaisir, d’estime de soi, d’expression, d’inclusion, de santé et de bien-être, mais aussi de développement économique, d’influence et de transformation. L’alimentation est pour moi un outil puissant d’impact.
Cette orientation est devenue une évidence, et je suis profondément reconnaissante de tout ce que mes études et mes expériences passées m’ont apporté : elles nourrissent aujourd’hui la richesse de mes accompagnements. Car se nourrir n’est jamais un acte neutre : ce que nous choisissons de manger, la manière dont nous produisons, transformons, transmettons et valorisons nos aliments touche à la fois à l’intime et au collectif, au culturel, à l’économique et au politique.
J’ai donc choisi de donner du sens à mon travail en me tournant vers un domaine où je pouvais allier goût, impact, bien-être, transmission et créativité. Mon approche se concentre sur une alimentation inclusive, responsable, à la fois traditionnelle et innovante. Je valorise les terroirs, notamment africains, en mettant en lumière des ingrédients, savoir-faire et identités culinaires encore sous-cotés, riches en valeurs nutritionnelles et culturelles. Je défends l’inclusion alimentaire, convaincue que les contraintes alimentaires ne doivent jamais exclure : chacun mérite de manger avec plaisir, sécurité et dignité, quelles que soient ses restrictions ou ses choix alimentaires. Je m’engage également pour une alimentation responsable et durable, respectueuse des ressources et sensibilisant aux enjeux environnementaux. Enfin, je forme, accompagne et conseille institutions, chefs, artisans, professionnels et particuliers afin de développer leurs compétences, leur identité culinaire et leurs stratégies, tout en montrant que la cuisine, les parcours singuliers et la diversité sont de véritables leviers de richesse et de créativité.
En somme, mon choix pour l’alimentation est une combinaison de passion, de sens et d’impact, où tradition et innovation se rencontrent pour créer une approche inclusive, responsable et transformatrice.
Vous ne vous contentez pas de créer des recettes, des farines nouvelles et alternatives, des concepts, etc. Par le canal de votre centre de formation culinaire, Envolées Gourmandes Academy, et des ateliers que vous animez, on peut déduire que vous accordez de l’importance au passage de témoin à travers l’enseignement. Pourquoi ce choix de transmission ?
Pour moi, transmettre est à la fois une urgence, une conviction et une passion de toujours. Ma démarche a d’abord une dimension très personnelle. La cuisine a construit ma relation avec ma maman, qui nous a quittés brutalement il y a bientôt neuf ans. Elle m’a transmis tant de savoirs et d’élans créatifs, et nous avions de nombreux projets qui n’ont jamais vu le jour. Aujourd’hui, accompagner le maximum de personnes pendant que je le peux est presque devenu une obsession. Et, par-dessus tout, j’aime transmettre.
Envolées Gourmandes Academy s’inscrit comme la suite logique de ce que je faisais déjà il y a plus de 30 ans à l’université de Yaoundé au Cameroun. À cette époque, je cuisinais dans ma chambre d’étudiante, pour ceux qui prenaient le « risque » de goûter à mes expérimentations culinaires que j’aimais expliquer. Cette transmission s’est poursuivie avec mon blog (envoleesgourmandes.com), mes ateliers, mes articles, mon livre Mon Imprécis de cuisine et mes conférences.
Cependant, face aux grands enjeux qui se dessinaient dans le secteur alimentaire, il était nécessaire de structurer et de professionnaliser ma pratique longtemps empirique. Il fallait élever le niveau d’exigence, sécuriser les savoirs, les pratiques, et continuer à apprendre moi-même. L’Afrique et ses diasporas regorgent de leviers de croissance encore sous-exploités ou mal maîtrisés : les superaliments, la cuisine sans gluten ou sans lactose, la cuisine végétale, les alternatives aux allergènes, ainsi que la valorisation des épices, légumes, fruits, féculents et farines issus de nos riches terroirs. Ce sont des marchés d’avenir qui méritent des formations solides, des compétences techniques fiables, des études scientifiques éprouvées, un narratif et un marketing cohérents.
Les savoir-faire culinaires liés aux terroirs africains méritent d’être mieux connus, mieux compris et valorisés à l’échelle internationale. À travers mes formations, j’intègre également les dimensions d’influence, de responsabilité sociétale, de lutte contre le gaspillage alimentaire, de valorisation des ressources locales et de respect des régimes alimentaires spécifiques.
Mon parti-pris pour l’enseignement repose sur une conviction forte : la transmission est un acte de résistance contre l’oubli et l’effacement. C’est un acte de générosité, d’émancipation de soi et de coopération avec les autres et le monde. C’est un acte d’amour, oui, j’ose le dire ! Transmettre, c’est un véritable passage de témoin. Pour moi, transmettre n’est pas seulement un choix : c’est un devoir.
Vous mettez en avant les traditions culinaires et la cuisine familiale, tout en parlant d’innovation et de « gastrodiplomatie ». Quel est le fil conducteur ?
Tradition, cuisine familiale, innovation et gastrodiplomatie partagent un dénominateur commun : l’alimentation comme lien social, vecteur de transmission, d’identité, d’ouverture et d’impact.
La cuisine familiale est souvent le premier lieu de transmission. On y apprend l’histoire des produits et des recettes, les gestes, les astuces, l’importance de la saisonnalité, le coup de main, les anecdotes et les techniques, mais aussi la palette des saveurs et les valeurs de partage, d’humilité et de générosité. Ces mémoires et patrimoines culinaires constituent des socles que je valorise en travaillant des produits bruts et des savoir-faire ancestraux, en réinterprétant des recettes transmises oralement, et en mettant en lumière des ingrédients magnifiques parfois méconnus ou sous-représentés.
L’innovation est, quant à elle, omniprésente. Ma curiosité et ma créativité m’ont naturellement conduite, très tôt et de manière empirique, à développer une démarche de recherche et développement. Aujourd’hui, de façon plus structurée, mon rôle de cheffe, enrichi de mon expertise en marketing, en RSE et en nutrition, consiste non seulement à adapter ces héritages culinaires aux enjeux contemporains, mais aussi à créer et innover autour de nos produits.
L’alimentation est également un formidable outil de dialogue et d’influence. La gastrodiplomatie considère la cuisine comme un vecteur de liaison entre les peuples, de dialogue entre les cultures, de construction de ponts et de soft power.
En somme, ma cuisine est à la fois mémoire, création, intuition, durabilité et stratégie. Ma devise : Entre Tradition et Innovation, Savoir-faire et Faire-savoir. Car maîtriser les techniques, disposer de superbes ingrédients et de compétences solides ne suffit pas : il faut encore savoir partager, raconter, transmettre et incarner ces savoirs.
Si vous deviez retenir un seul message de votre parcours, lequel serait-il ?
J’aimerais que l’on retienne ma capacité à affiner les visions, révéler les potentiels et créer de la cohérence entre toutes les facettes d’un parcours, même les plus atypiques. Comme je l’ai fait pour moi-même, je souhaite aider chacun à embrasser pleinement sa singularité.
Mon travail vise à redonner de la fierté, du sens et de la vérité aux identités professionnelles et personnelles, en invitant chacun à s’écouter profondément. Si je devais laisser une seule empreinte, ce serait celle d’un engagement viscéral et sincère, fédérateur, construit avec des partenaires experts tout au long de la chaîne de valeur, de la terre à l’assiette et au-delà.
Je m’efforce de laisser une trace utile, généreuse et durable, capable de créer des vocations et d’ouvrir grand le champ des possibles.
Note de la rédaction :
Dans le cadre de la 4ᵉ édition de la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), qui se tiendra les 23 et 24 octobre 2026 à Paris, Marinette Rikong suit une formation en journalisme de solutions. Cette interview s’inscrit dans son parcours pédagogique et constitue un exercice pratique réalisé dans le cadre de son apprentissage des fondamentaux du métier.
