Le pouvoir de transformer : ces femmes qui font l’Afrique
Heure de publication 19:44 - Temps de lecture : 4 min 57 s
Nada Raafat Elkharashi, cofondatrice et directrice de la création d’Electric Skin, figure parmi les innovatrices dont les travaux ouvrent de nouvelles perspectives à la croisée de la science, de la technologie et de la durabilité. - © Nada Raafat Elkharashi
Texte par : Thalf Sall
Elles créent, entreprennent, innovent, soignent, enseignent et transforment leur environnement. Dans tous les secteurs, des femmes africaines font émerger des solutions concrètes, souvent à partir des réalités de leur quotidien. Depuis 2023, la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS) met ces parcours en lumière, leur ouvre une scène internationale et favorise les rencontres susceptibles d’accélérer leurs initiatives. À travers leurs histoires se révèle une Afrique qui ose, invente et agit – une Afrique qui ne se contente plus de relever ses défis, mais construit elle-même les réponses de demain.
Il suffit parfois d’un problème concret pour faire naître une idée. Un déchet qui devient une ressource. Une difficulté d’accès aux soins qui inspire une technologie. Une agriculture qui cherche de nouveaux débouchés. Une langue menacée de disparaître qui trouve dans le numérique un nouvel espace de transmission. Une contrainte quotidienne qui se transforme en entreprise.
C’est souvent ainsi que naissent les solutions portées par les femmes africaines et afrodescendantes mises en lumière par la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS).
L’initiative est née d’un constat simple : l’Afrique est encore trop souvent racontée à travers ses crises, ses fragilités et ses urgences, alors que partout sur le continent et dans ses diasporas, des femmes et des hommes expérimentent, entreprennent et construisent des réponses.
La SAS ne cherche pas à nier les difficultés. Elle propose de déplacer le regard : observer aussi celles et ceux qui agissent, comprendre leurs méthodes, mesurer leurs résultats et identifier les conditions qui permettraient à leurs solutions de changer d’échelle.
Depuis ses premières éditions en 2023, la plateforme s’est progressivement imposée comme un espace de visibilité, de rencontres et d’amplification. Trois éditions internationales organisées entre la France et le Maroc ont réuni plus de 5 000 participants venus de 40 pays, révélé plus de 300 projets et innovations et mobilisé plus de 300 journalistes et médias. Plus de 1 000 acteurs du changement ont également été mis en lumière.
Parmi eux, les femmes occupent une place singulière. Pas comme une catégorie à part, mais comme une composante essentielle de cette Afrique qui entreprend et transforme. « Notre ambition est de faire en sorte que les femmes porteuses de solutions ne soient pas seulement visibles pendant un événement, mais qu’elles puissent être identifiées, racontées, connectées à des partenaires et accompagnées vers de nouvelles opportunités », souligne Mael Anasthasie Mengué, directrice de la communication de la SAS.
Quand les réalités du quotidien deviennent des solutions
Ce qui frappe dans les parcours présentés par la SAS, c’est leur diversité. Il n’existe pas une seule manière d’innover. Certaines femmes développent des technologies de pointe. D’autres transforment des déchets, créent des outils pédagogiques, repensent la santé, l’agriculture, la mode ou l’accès à l’emploi.
Au Rwanda, Jacqueline Mukarukundo, cofondatrice de Wastezon, a choisi de s’attaquer à la question des déchets électroniques. Sa solution numérique met en relation producteurs de déchets et acteurs du recyclage, en cherchant à améliorer la récupération et la valorisation de ces équipements.
Au Sénégal, Awa Sagna, créatrice de Peulh Fulani, explore les liens entre mode, identité culturelle et responsabilité environnementale. Sa démarche intègre notamment des matières issues du recyclage du plastique et montre qu’une industrie créative peut aussi devenir un terrain d’expérimentation écologique.
En Guinée, Fadima Diawara, fondatrice de Kunfabo, s’est intéressée à l’inclusion numérique. Sa marque de smartphones, lancée sur le marché guinéen en 2020, intègre des applications pensées pour les usages africains.
D’autres initiatives partent de besoins encore plus directement liés à la vie quotidienne. En Algérie, Asma Lameche Mendjeli a développé Strapplife, une solution destinée à faciliter la prise de médicaments pour des personnes âgées, analphabètes ou présentant un handicap visuel. Khadidja Fellah Arbi travaille, elle, sur de nouvelles réponses autour de la gestion du diabète.
Au Sénégal, Marina Gning, cofondatrice d’Apiafrique, développe des protections hygiéniques lavables, accessibles et durables. Une réponse qui touche à la fois à la santé, à l’environnement et à l’autonomie économique.
En Égypte, Mariam Montaser travaille sur le dépistage des infections respiratoires bactériennes, tandis que Nada Raafat Elkharashi, avec Electric Skin, explore un biomatériau présenté comme capable de produire de l’électricité tout en étant cultivable et compostable.
Leurs domaines sont différents. Leur démarche, elle, se ressemble : partir du réel pour construire une réponse.
Une Afrique qui transforme ses contraintes en ressources
L’innovation féminine africaine ne se résume pourtant ni aux startups ni aux nouvelles technologies. Elle peut être sociale, scientifique, environnementale, culturelle, éducative, agricole ou industrielle.
Lahou Keita, originaire de Guinée et cofondatrice de la Boîte Noire du Sol® Tempeus®, en offre une illustration singulière. Forte d’une expérience dans l’inspection et la maintenance aéronautiques, elle a conçu avec sa sœur Fatou une technologie destinée à compléter les deux boîtes noires traditionnelles. Leur dispositif vise notamment à enregistrer des paramètres de sécurité et l’évolution de la configuration de l’appareil lorsqu’il est au sol.
Une démarche qui rappelle que l’innovation peut aussi naître d’une expertise professionnelle accumulée au fil des années et d’une volonté de répondre à une question très précise.
Dans le domaine des langues et du patrimoine, Matondo Gaëlle, fondatrice de Yombz au Congo, mobilise le numérique pour favoriser l’apprentissage et la transmission des langues africaines. La technologie devient alors autre chose qu’un outil de modernisation : un moyen de préserver une mémoire et de transmettre un patrimoine.
Dans l’économie circulaire, les initiatives se multiplient. En République démocratique du Congo, Nicole Menemene, avec Plastycor, travaille sur la valorisation des déchets plastiques. Au Mali, Rokiatou Traoré, à travers Herou Alliance, inscrit son action dans une logique de développement durable. Au Maroc, Khadija Elgharbaoui, avec FIED, contribue à développer des réponses autour de l’économie circulaire. En Côte d’Ivoire, Natasha Douho, fondatrice de La Reine Écolo, transforme des déchets agricoles en charbon écologique destiné à différents usages industriels.
Derrière ces projets se trouve une même rupture de regard : le déchet n’est plus seulement ce dont il faut se débarrasser. Il peut devenir une matière première, une activité économique et une source de valeur.
La science, la santé et l’énergie au service des populations
La créativité féminine se déploie également dans des secteurs où les besoins sont particulièrement importants.
Dans la santé, Peggy Boédé, entrepreneure sociale gabonaise engagée dans la stérilisation médicale, inscrit son action dans une logique d’innovation et d’amélioration des pratiques. Au Maroc, Wafa Rhallam, ingénieure derrière SmartGlobe, s’intéresse à l’optimisation énergétique. Au Kenya, Beth Koigi, fondatrice de Majik Water, a développé une approche permettant de produire de l’eau à partir de l’humidité atmosphérique. Une technologie qui explore une voie originale face aux enjeux d’accès à cette ressource essentielle.
Ces initiatives montrent aussi que l’innovation africaine ne consiste pas uniquement à importer ou à reproduire des technologies conçues ailleurs. Elle peut chercher à tirer parti des ressources, des contraintes et des caractéristiques propres aux territoires africains pour produire de nouvelles réponses.
Le numérique, nouvel espace de conquête
Le numérique constitue naturellement un autre grand territoire de cette créativité.
Kate Kallot, fondatrice d’Amini, défend une vision d’infrastructures de données destinées à renforcer les capacités du continent et du Sud global. Derrière son projet se trouve un enjeu stratégique : permettre aux acteurs africains de disposer davantage des données et infrastructures nécessaires à la construction des technologies d’intelligence artificielle.
Dans un autre registre, Dorvale Nana, fondatrice du blog La Baguette Math et Magique, utilise les contenus pédagogiques pour rendre les mathématiques et les apprentissages plus accessibles.
Ici encore, la technologie n’est pas une fin en soi. Elle devient un moyen de démocratiser l’accès au savoir. Cette logique se retrouve dans l’emploi.
Originaire du Bénin, Mahdia Fousseni, fondatrice d’ODAH, développe une plateforme panafricaine de recrutement destinée à rapprocher entreprises et talents du continent et de sa diaspora. Selon les éléments présentés dans le cadre de la SAS, la plateforme avait réuni en quelques semaines plus de 500 entreprises, 2 000 candidats et 150 offres provenant de 15 pays.
Dans l’investissement, Coumba Ba, fondatrice de Terrafrika Group en Côte d’Ivoire, accompagne des projets liés à l’immobilier et au foncier, dans un environnement où l’accès à l’information, à l’expertise et aux réseaux demeure déterminant.
Créer autrement : agriculture, alimentation, mode et beauté
L’agriculture et l’alimentation constituent elles aussi des espaces d’innovation.
Au Togo, Edourda Adadé, cofondatrice de Ndupé, participe à la création d’un écosystème numérique destiné à mieux connecter producteurs et restaurateurs. La plateforme associe mise en relation, marketplace agricole, outils de gestion pour les restaurants et formation numérique.
Dans la beauté, la Béninoise Badirou El Macsoudath, fondatrice d’EwaTiwa, travaille sur des soins adaptés aux peaux mates à foncées et sur la sensibilisation aux risques associés à certaines pratiques de dépigmentation.
Quant à Roukiata Ouédraogo, humoriste et comédienne Burkinabè, elle mobilise la création artistique et la parole publique pour sensibiliser aux mutilations génitales féminines.
Autant de parcours qui montrent que la transformation d’une société ne passe pas uniquement par les laboratoires et les incubateurs. Elle se joue aussi dans les écoles, les ateliers, les entreprises, les scènes artistiques, les fermes et les communautés.
Ne plus parler seulement de « success stories »
C’est peut-être là que se trouve l’un des apports les plus intéressants de la SAS. Ces femmes ne sont pas présentées uniquement comme des « success stories ». Leurs parcours permettent surtout de comprendre comment naît une solution, à quel problème elle répond, ce qu’elle change et ce qu’il faudrait pour qu’elle puisse être reproduite ailleurs.
C’est le cœur de la démarche du journalisme de solutions défendu par la SAS : dépasser le constat, documenter les réponses et favoriser l’apprentissage collectif.
Pour Léonce Houngbadji, fondateur de la SAS, cette diversité constitue précisément l’une des forces de l’innovation féminine africaine et afrodescendante : « La créativité des femmes africaines et afrodescendantes ne se limite pas à leur capacité à inventer des produits ou des services. Elle réside aussi dans leur manière de transformer des contraintes en opportunités, de croiser les savoirs, de mobiliser les communautés et d’imaginer des modèles adaptés à leurs réalités. L’innovation africaine féminine est une puissance de transformation qui doit désormais être davantage financée, documentée et déployée à grande échelle. »
La question du financement et du changement d’échelle devient dès lors essentielle. Car être visible ne suffit pas.
Après la lumière, le changement d’échelle
Une scène internationale peut offrir de la reconnaissance. Elle peut créer une rencontre. Elle peut ouvrir une porte. Mais une solution ne change réellement les choses que lorsqu’elle peut atteindre davantage de personnes.
C’est pourquoi la SAS met les porteuses de solutions en relation avec un écosystème composé de médias, d’investisseurs, d’entreprises, de chercheurs, de décideurs, de partenaires institutionnels et d’acteurs de la société civile. L’objectif est de transformer la visibilité en connexions, partenariats, financements et possibilités de développement.
Cette ambition prend une dimension particulière en 2026. Pour sa quatrième édition, prévue les 23 et 24 octobre à la Mairie du 16ᵉ arrondissement de Paris, la SAS mettra explicitement le leadership féminin à l’honneur avec une « Parole aux Femmes de Solutions », aux côtés du Forum des Solutions Africaines, du Village des Entrepreneurs de Solutions, des Solutions Awards, des ateliers, des rencontres professionnelles et des productions médiatiques.
Le message dépasse donc largement celui d’un événement ou d’un palmarès. Il s’agit de contribuer à faire évoluer le regard porté sur les femmes africaines : ne plus les considérer uniquement comme des bénéficiaires de politiques d’autonomisation, mais comme des créatrices de valeur, productrices de connaissances, entrepreneures, scientifiques, ingénieures, dirigeantes et architectes de solutions.
Partout sur le continent et dans ses diasporas, elles expérimentent déjà. Elles transforment des déchets en ressources, des contraintes en opportunités, des savoirs en technologies, des besoins en entreprises et des combats en causes collectives.
La quatrième édition de la SAS porte un message qui résume cette dynamique : « Génération Solutions : l’Afrique qui crée, ose et transforme ». Derrière cette génération, les femmes sont nombreuses. Elles ne demandent pas seulement à être applaudies. Elles veulent accéder aux ressources, aux marchés, aux réseaux, aux financements et aux outils capables de donner à leurs solutions une nouvelle dimension.
La SAS leur offre une tribune et cherche à créer les connexions. Le véritable enjeu commence ensuite : transformer la visibilité en puissance d’action, et les initiatives individuelles en forces capables de changer durablement l’Afrique.
