Former des innovateurs, pas seulement des diplômés : le défi des universités africaines
Heure de publication 17:15 - Temps de lecture : 3 min 03 s
De la salle de cours au terrain : repenser l’université africaine par l’innovation. – © IG.
Texte par : Thalf Sall
Face au chômage des diplômés et au décalage persistant entre formation universitaire et besoins du marché, une réforme expérimentée en Chine ouvre une piste de réflexion pour l’Afrique : et si l’obtention de certains diplômes universitaires était conditionnée à la réalisation d’un prototype, d’un logiciel, d’un brevet, d’une entreprise ou d’une innovation à impact plutôt qu’à la seule rédaction d’une longue thèse académique ? Une approche qui pourrait transformer l’université africaine en véritable moteur d’innovation, d’emploi et de développement.
Chaque année, les universités africaines délivrent des centaines de milliers de diplômes. Pourtant, dans de nombreux pays, une réalité demeure préoccupante : le chômage des diplômés reste élevé, tandis que les entreprises peinent à recruter des profils disposant d’expériences pratiques et de compétences directement mobilisables.
Dans plusieurs universités du continent, les étudiants consacrent parfois des mois, voire des années, à la rédaction de mémoires et de thèses de plusieurs centaines de pages. Ces travaux représentent souvent un investissement intellectuel important, mais leur impact concret sur l’économie, l’innovation ou la résolution des défis locaux demeure parfois limité. Une fois soutenus, nombre de ces documents finissent archivés dans des bibliothèques sans être exploités par les entreprises, les collectivités ou les citoyens.
Face à ce constat, une question mérite d’être posée : comment faire de l’université un lieu où la connaissance produit davantage de solutions concrètes ?
Une expérience chinoise qui interpelle
La Chine a récemment introduit, dans certains doctorats professionnels en ingénierie, la possibilité pour les étudiants d’être évalués sur des réalisations concrètes telles que des technologies, des logiciels, des procédés industriels ou des innovations appliquées, accompagnées d’une documentation scientifique rigoureuse.
L’objectif n’est pas de supprimer la recherche ou la réflexion académique, mais de renforcer le lien entre savoir et application. Autrement dit, il s’agit de mesurer non seulement ce que l’étudiant connaît, mais aussi ce qu’il est capable de créer, d’améliorer ou de transformer.
Cette approche répond à une logique simple : dans des secteurs comme l’ingénierie, les technologies numériques, l’agriculture, la santé ou l’énergie, la capacité à résoudre un problème réel peut constituer un indicateur aussi pertinent que la production d’un document académique de plusieurs centaines de pages.
Sans être parfaite ni applicable à toutes les disciplines, cette réforme ouvre une réflexion intéressante pour les systèmes d’enseignement supérieur africains.
Transformer les universités africaines en fabriques de solutions
L’Afrique ne manque ni de talents ni d’idées. Le continent regorge de jeunes ingénieurs, chercheurs, développeurs, agronomes et innovateurs capables d’imaginer des réponses aux défis de leur environnement.
Pourtant, beaucoup d’entre eux évoluent dans des systèmes universitaires encore largement centrés sur l’accumulation de connaissances théoriques. Résultat : des diplômés souvent qualifiés sur le papier, mais qui peinent à démontrer leur capacité à concevoir des solutions opérationnelles.
Une évolution du modèle pourrait consister à exiger, dans certaines filières professionnelles et techniques, qu’un étudiant présente, en complément ou en remplacement de son mémoire traditionnel, un livrable concret : un logiciel fonctionnel ; un prototype industriel ; une innovation agricole ; une solution de santé numérique ; un brevet ; un projet entrepreneurial viable ; un dispositif technologique répondant à un besoin identifié.
L’évaluation porterait alors non seulement sur la qualité scientifique du travail, mais aussi sur son utilité, sa faisabilité, son impact potentiel et sa capacité à répondre à un problème réel.
Une telle approche permettrait de rapprocher les universités des entreprises, des collectivités territoriales, des incubateurs et des investisseurs.
Une piste prometteuse, mais qui nécessite des garde-fous
Une réforme de cette ampleur ne doit cependant pas être perçue comme une solution miracle.
Toutes les disciplines ne se prêtent pas à une évaluation par prototype ou innovation. Les sciences humaines, la philosophie, le droit, l’histoire ou les lettres continuent de produire des connaissances essentielles qui ne peuvent être réduites à des objets ou à des applications commerciales.
Par ailleurs, l’innovation nécessite un environnement favorable : laboratoires équipés, accompagnement technique, partenariats industriels, financement de la recherche et accès aux outils numériques. Sans ces conditions, le risque serait de créer une exigence supplémentaire sans donner aux étudiants les moyens de réussir.
L’enjeu n’est donc pas d’opposer théorie et pratique, mais de mieux les articuler.
L’Afrique est aujourd’hui confrontée à des défis majeurs dans les domaines de la santé, de l’éducation, de l’agriculture, de l’énergie, du logement, de la mobilité ou encore de la gestion des déchets. Les universités pourraient devenir des acteurs centraux de la recherche de solutions à ces défis.
Imaginer qu’un étudiant en fin de cursus contribue à créer une application de télémédecine, un système d’irrigation intelligent, une technologie de recyclage ou un outil d’apprentissage numérique n’a rien d’utopique. De nombreuses initiatives similaires existent déjà sur le continent.
La question n’est donc peut-être plus de savoir si les universités africaines doivent produire davantage de solutions, mais comment faire en sorte que la création de ces solutions devienne progressivement un critère de réussite académique.
Dans un continent où la jeunesse représente la principale richesse, transformer les diplômés en bâtisseurs de solutions pourrait constituer l’une des réformes les plus stratégiques du XXIᵉ siècle.
