Des béquilles au code : l’incroyable trajectoire de Farida Bedwei
Heure de publication 14:45 - Temps de lecture : 3 min 19 s
Farida Bedwei, ingénieure logicielle ghanéenne, autrice et défenseure des droits des personnes handicapées, incarne une innovation où technologie, inclusion et résilience se conjuguent pour élargir les possibles. – © DR.
Texte par : Thalf Sall
Diagnostiquée avec une paralysie cérébrale dès l’âge d’un an, scolarisée à domicile pendant son enfance, Farida Bedwei aurait pu voir les obstacles comme une frontière. Elle en a fait un point de départ. Ingénieure logiciel ghanéenne, entrepreneure dans la fintech, ancienne ingénieure chez Microsoft, auteure et défenseure des droits des personnes handicapées, elle construit depuis plus de deux décennies des solutions qui relient innovation technologique, inclusion financière et représentation. Son parcours raconte une autre manière de penser le handicap : non comme une limite à contourner, mais comme une réalité à intégrer dans la conception même des solutions.
À quinze ans, Farida Bedwei découvre l’informatique dans un centre de formation au Ghana. L’environnement n’est pas celui d’un lycée classique. Elle est plus jeune que les autres apprenants et se déplace avec des béquilles. Mais devant un ordinateur, une autre réalité s’installe : celle d’un univers où la curiosité n’a pas de handicap.
Née à Lagos et diagnostiquée avec une paralysie cérébrale à l’âge d’un an, Farida a été éduquée à domicile pendant une partie de son enfance avant de rejoindre une école au Ghana. Ses parents avaient rapidement identifié son intérêt pour les ordinateurs et l’avaient orientée vers une formation spécialisée à l’adolescence.
Ce choix va progressivement modifier le cours de son existence. Après une formation en informatique à l’Université du Hertfordshire, au Royaume-Uni, puis une qualification en gestion de projet au Ghana, elle s’engage dans une carrière technologique qui la conduira des télécommunications à la finance numérique, puis aux technologies immersives.
Apprendre à coder quand les portes semblent encore fermées
Farida commence sa carrière dans le développement logiciel avant de rejoindre Rancard Solutions, où elle évolue jusqu’au poste de Senior Software Architect. Elle y travaille notamment sur des plateformes de mobilité et des services numériques destinés aux télécommunications et aux fournisseurs de contenus.
Mais son tournant majeur intervient lorsqu’elle s’intéresse à un problème très concret : comment permettre aux petites institutions financières de mieux servir des populations souvent éloignées des services bancaires traditionnels ?
En 2011, elle cofonde Logiciel Ghana Ltd. et participe à la conception de gKudi, une plateforme bancaire cloud destinée au secteur de la microfinance. Le projet vise notamment des institutions travaillant avec des populations à faibles revenus et des acteurs de l’économie informelle. Selon les sources disponibles, la solution a été utilisée par plus de 130 institutions de microfinance au Ghana.
L’innovation ne réside donc pas uniquement dans la technologie. Elle se trouve dans son adaptation à un besoin précis. En numérisant des opérations telles que l’épargne, le crédit et la gestion des comptes, gKudi a contribué à réduire les tâches administratives et à améliorer la capacité des institutions à gérer leurs activités.
C’est cette approche pragmatique qui a retenu l’attention du World Economic Forum. En 2016, Farida Bedwei figure parmi les 121 Young Global Leaders sélectionnés par l’organisation, qui la présente alors comme l’une des figures importantes de la fintech africaine.
De la fintech au métavers : changer d’échelle sans changer de cap
Son parcours ne s’arrête pas à la finance numérique. Farida rejoint ensuite Microsoft, où elle travaille au sein de l’Africa Development Center sur des technologies liées à la réalité mixte. Microsoft décrit son travail comme la construction d’un moteur permettant à différents appareils et applications de faire fonctionner des expériences de réalité mixte.
Cette trajectoire est révélatrice d’une même logique : utiliser des technologies complexes pour répondre à des usages réels. Aujourd’hui, Farida exerce comme Platform Product Consultant au sein de Digital Opportunity Trust, où elle collabore avec les équipes techniques pour concevoir ou déployer des solutions adaptées aux projets de l’organisation.
Son parcours technologique aurait déjà constitué une histoire remarquable. Mais chez Farida Bedwei, l’innovation ne s’arrête pas au code. Elle devient aussi auteure et militante des droits des personnes handicapées. Dans son livre Definition of a Miracle, elle s’inspire de son expérience pour raconter une histoire traversée par le handicap, l’identité, les préjugés et la recherche de soi.
Puis vient Karmzah. En 2018, elle collabore avec le studio ghanéen Leti Arts pour créer une héroïne de bande dessinée vivant avec une paralysie cérébrale. Karmzah utilise ses béquilles comme instruments de ses pouvoirs. L’idée est simple et puissante : permettre à des enfants et à des adultes handicapés de voir, dans la culture populaire, un personnage qui leur ressemble.
La solution n’est plus un logiciel. C’est une représentation.
Faire de l’inclusion une réalité visible
Cette dimension explique la cohérence de ses différents engagements. Farida Bedwei ne défend pas seulement l’accès à la technologie ; elle interroge aussi les conditions permettant aux personnes handicapées d’y participer pleinement.
Elle s’est engagée au sein de Sharecare Ghana, organisation qui œuvre autour des droits des personnes vivant avec des handicaps et des maladies auto-immunes ou neurologiques. Son action comprend notamment la sensibilisation et la défense des droits.
Son propre parcours donne à cette advocacy une dimension particulière. Chez Microsoft, elle expliquait elle-même que, pour une personne handicapée, chercher un emploi ne consiste pas seulement à démontrer ses compétences : il faut aussi se demander si le lieu de travail est accessible, si le télétravail est possible et si l’environnement professionnel sera réellement inclusif.
Cette expérience déplace le débat. L’inclusion ne peut pas être réduite à un discours de sensibilisation. Elle doit se traduire dans les outils, les espaces de travail, les politiques d’entreprise, les contenus culturels et les systèmes numériques.
Une innovatrice qui refuse de choisir entre technologie et humanité
Farida Bedwei incarne ainsi une forme de journalisme de solutions appliquée à une trajectoire humaine : partir d’un obstacle réel, comprendre ses mécanismes, construire une réponse et mesurer ce qu’elle rend possible.
La microfinance lui a offert un terrain pour rendre les services financiers plus accessibles. Les technologies immersives l’ont conduite vers de nouveaux territoires numériques. L’écriture et Karmzah lui ont permis d’ouvrir un autre front : celui de la représentation. Son engagement associatif prolonge cette démarche sur le terrain des droits.
Son parcours a été reconnu à plusieurs reprises, notamment par le World Economic Forum, qui l’a sélectionnée en 2016 parmi ses Young Global Leaders. Elle a également reçu plusieurs distinctions au Ghana et à l’international pour son travail dans la technologie et son engagement en faveur des personnes handicapées.
L’histoire de Farida Bedwei ne raconte donc pas seulement une réussite individuelle. Elle pose une question plus vaste : que se passe-t-il lorsque ceux qui connaissent intimement une difficulté participent eux-mêmes à la conception des réponses ?
À quinze ans, elle entrait dans une salle informatique avec des béquilles. Des années plus tard, elle travaillait sur des technologies de réalité mixte, développait des outils financiers et créait une héroïne dont les béquilles devenaient une force.
Son message le plus puissant n’est peut-être pas qu’il est possible de dépasser les obstacles. Il est qu’une société plus inclusive se construit lorsque les personnes concernées cessent d’être seulement les bénéficiaires des solutions et deviennent celles qui les imaginent, les codent, les racontent et les portent.
