Transplantation rénale : le Burkina Faso entre dans l’ère des soins de haute spécialisation
Heure de publication 13:35 - Temps de lecture : 3 min 21 s
Première transplantation rénale réalisée avec succès au CHU de Tengandogo à Ouagadougou, le 29 juillet 2025, marquant une étape historique dans le renforcement de la souveraineté sanitaire du Burkina Faso. – © DCRP-MS.
Texte par : Thalf Sall
Longtemps confronté à l’exil médical de ses patients atteints d’insuffisance rénale terminale, le Burkina Faso vient de franchir un cap décisif. En réussissant sa première transplantation rénale, le pays ne signe pas seulement une prouesse chirurgicale : il pose les bases d’une transformation structurelle de son système de santé, fondée sur la compétence locale, la coopération stratégique et la vision politique.
L’insuffisance rénale chronique terminale constitue l’un des défis sanitaires les plus complexes en Afrique subsaharienne. Pathologie progressive, souvent liée à l’hypertension artérielle, au diabète ou à des infections mal prises en charge, elle conduit à la défaillance complète des reins. À ce stade, deux options thérapeutiques existent : la dialyse à vie ou la transplantation rénale.
Au Burkina Faso, comme dans de nombreux pays de la région, l’accès à la dialyse reste limité, concentré dans les grands centres urbains et financièrement contraignant pour les ménages. Quant à la transplantation, elle impliquait jusqu’ici une évacuation sanitaire vers l’étranger, avec des coûts prohibitifs et des délais incertains. Pour de nombreuses familles, l’espoir d’une greffe relevait davantage du privilège que du droit à la santé.
Cette dépendance extérieure révélait une vulnérabilité structurelle du système sanitaire national, incapable de prendre en charge localement les pathologies nécessitant une expertise hautement spécialisée.
L’absence de programme national de transplantation ne relevait ni d’un manque de volonté, ni d’un déficit de besoin médical. Elle s’expliquait par un ensemble de contraintes systémiques.
Le pays faisait face à une pénurie de spécialistes formés en chirurgie de transplantation et en néphrologie interventionnelle. Les infrastructures hospitalières, bien qu’en constante amélioration ces dernières années, ne disposaient pas encore de toutes les plateformes techniques requises, notamment en immunologie, en histocompatibilité et en suivi post-greffe. À cela s’ajoutait l’insuffisance d’expérience locale en matière de coordination de dons d’organes et de protocoles éthiques et réglementaires adaptés.
Historiquement, la réponse aux cas complexes passait par les évacuations sanitaires, solution ponctuelle mais coûteuse, qui ne permettait pas de construire une capacité nationale durable. Cette logique, bien que compréhensible dans un contexte de ressources limitées, entretenait une forme de dépendance technique.
Une solution ambitieuse : réussir la première greffe sur le sol national
Le 29 juillet 2025 marque un tournant. Au Centre hospitalier universitaire de Tengandogo à Ouagadougou, une équipe médico-chirurgicale burkinabè, appuyée par des experts internationaux, a réalisé avec succès la toute première transplantation rénale du pays.
L’intervention a concerné une patiente souffrant d’insuffisance rénale terminale et une donneuse vivante compatible. Selon les informations communiquées par les autorités sanitaires et relayées par plusieurs médias nationaux, l’opération s’est déroulée dans de bonnes conditions et le rein transplanté a rapidement repris sa fonction, signe d’un succès clinique indéniable.
Au-delà de l’acte chirurgical, c’est l’aboutissement d’un processus long et méthodique qui mérite d’être souligné.
La réussite de cette première transplantation n’est pas le fruit d’une initiative isolée. Elle résulte d’une préparation étalée sur plusieurs années, combinant renforcement des compétences locales, modernisation des infrastructures et coopération internationale stratégique.
Des équipes médicales burkinabè ont bénéficié de formations spécialisées en transplantation rénale, en anesthésie-réanimation et en suivi post-opératoire. Parallèlement, des plateaux techniques ont été renforcés pour répondre aux exigences d’une greffe d’organe, notamment en matière d’analyses biologiques, de compatibilité immunologique et de surveillance clinique.
La collaboration avec des experts étrangers, notamment dans le cadre d’un partenariat avec la Turquie, a joué un rôle déterminant. Cette coopération ne s’est pas limitée à une assistance ponctuelle lors de l’intervention. Elle s’est inscrite dans une logique de transfert de compétences, visant à rendre les équipes nationales progressivement autonomes.
L’opération a également été portée par une volonté politique affirmée de réduire les évacuations sanitaires et d’investir dans des spécialités médicales à forte valeur stratégique. Elle s’inscrit dans une vision plus large de souveraineté sanitaire, entendue comme la capacité d’un pays à répondre aux besoins essentiels de sa population sans dépendance systématique extérieure.
Vers une nouvelle étape de maturité sanitaire
Les retombées de cette innovation dépassent le cas individuel de la patiente greffée. Elles ouvrent une perspective nouvelle pour des centaines de malades atteints d’insuffisance rénale chronique au Burkina Faso.
D’abord, l’accès local à la transplantation réduit considérablement les coûts liés aux soins à l’étranger, tant pour l’État que pour les familles. Ensuite, la montée en compétence des équipes nationales renforce durablement le capital humain du système de santé. Les professionnels formés deviennent à leur tour des référents capables d’encadrer d’autres praticiens et d’étendre le programme.
Sur le plan institutionnel, cette première greffe crédibilise la capacité du pays à développer des services hautement spécialisés. Elle contribue à restaurer la confiance des citoyens dans le système hospitalier public et à positionner le Burkina Faso comme un acteur émergent dans le domaine des soins de pointe en Afrique de l’Ouest.
À plus long terme, la structuration d’un programme national de transplantation pourrait favoriser la mise en place de cadres réglementaires plus robustes sur le don d’organes, l’éthique médicale et la traçabilité, consolidant ainsi l’architecture sanitaire nationale.
La première transplantation rénale réalisée au Burkina Faso constitue un acte fondateur. Elle démontre qu’avec une vision stratégique, un investissement ciblé et des partenariats intelligents, il est possible de surmonter des barrières techniques longtemps perçues comme insurmontables.
Cette réussite ne doit cependant pas être perçue comme une finalité, mais comme le point de départ d’un programme durable, exigeant en termes de formation continue, de financement, de régulation et de sensibilisation au don d’organes.
En inscrivant la transplantation rénale dans son offre de soins, le Burkina Faso envoie un signal fort : celui d’un pays déterminé à transformer ses défis sanitaires en opportunités d’innovation et de montée en compétence. Dans un contexte africain marqué par de profondes inégalités d’accès aux soins spécialisés, cette avancée représente un modèle inspirant de construction progressive de souveraineté sanitaire.
