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Dr Mohamed Camara : « un secteur agricole dynamique, durable et résilient est vital pour l’avenir de la Guinée »

L'invité de la semaine

Dr Mohamed Camara

La Guinée Conakry dispose d'importantes ressources pastorales, forestières, halieutiques et agricoles capables d'assurer son autosuffisance alimentaire et la hisser au rang des puissances agricoles. Cependant, les infrastructures inadaptées, la mauvaise gestion des dépenses publiques dans le secteur et le manque d’accès aux services de vulgarisation agricole, aux technologies et aux intrants bloquent le secteur. Pour le débloquer afin de réduire considérablement la pauvreté et transformer l’économie, le Dr Mohamed Camara appelle à faire de l’agriculture, un secteur dynamique, durable et résilient, en boostant la productivité agricole. Et ce, à travers des investissements massifs dans le développement et la diffusion de nouvelles technologies agricoles, dans le renforcement des mécanismes de marchés et dans les infrastructures rurales.

 

Propos recueillis par Thalf Sall

 

Vous êtes un spécialiste des questions agricoles. Peut-on mieux vous connaître ?

 

Je m’appelle Mohamed Camara. Je suis conseiller en précision agricole dans l’Etat d’Iowa aux Etats-Unis et dans certains pays d’Afrique et d’Amérique latine, depuis 1999. J'ai évalué des programmes agricoles, fourni des expertises techniques dans les domaines de la meilleure pratique agricole pour la production alimentaire, l'utilisation des terres, la conservation des sols, des ressources environnementales et humaines.

Pendant mon séjour en Guinée, j'ai été largement impliqué dans le développement de programmes de formation d’extension mettant l'accent sur les ressources naturelles et la gestion des ressources environnementales dans des villages reculés et des programmes de formation pour les agriculteurs de pays différents. Ces programmes ont contribué à sensibiliser les agriculteurs sur les problèmes de disponibilité de l'eau et de nourriture et la protection écologique ainsi que l'intégration des femmes dans les systèmes agricoles durables.

Je comprends l’éthique culturelle et les aspects environnementaux des problèmes auxquels sont confrontés les professionnels de l'agriculture pour améliorer la production rurale, la sécurité alimentaire et la nutrition. Je suis compétent dans les méthodes d'analyse à l'aide de connaissances des sciences physiques, biologiques et techniques. J'ai acquis des connaissances considérables en Afrique et dans le monde.

 

Quel est l’état des lieux du secteur agricole en Guinée ?

 

L’état des lieux n’est pas reluisant. Le tableau est sombre. Et pour cause, depuis l’indépendance, les différents gouvernements n’ont cessé de proclamer que l’agriculture est une priorité, mais dans la pratique, le constat est décevant. Le monde rural est méprisé. A l’origine, la mauvaise gestion et le manque de vision des anciens dirigeants.

Pour ce qui concerne le riz, principal produit consommé par les Guinéens, la Guinée demeure à ce jour incapable de s’auto-suffire, d’atteindre l’autosuffisance alimentaire, alors que l’espace et le climat sont appropriés. Et pourtant, l’autosuffisance alimentaire fut longtemps le slogan des anciens dirigeants.

Le pays continue de dépenser des sommes colossales pour importer le riz des pays asiatiques alors que nous avons toutes les conditions climatiques et la terre pour être auto-suffisants. Pourquoi cet état de chose? Parce que la corruption et la cupidité des dirigeants politiques sont encore passées par-là. Des dignitaires des précédents régimes se sont transformés en agents d’importation de riz pour s’enrichir en décourageant la production locale, le riz importé étant moins cher que le riz local qui, par manque d’investissements adéquats, n’a pu accroître sa productivité et profiter à nos paysans.

A l’époque, des marchés juteux d’importation de riz ont été accordés à des enfants de hauts responsables de l’Etat, selon la presse nationale. Dans ces conditions, quel intérêt ces dirigeants avaient-ils à encourager la production locale de riz et l’autosuffisance alimentaire ? Ces milliards auraient pu servir utilement à combattre la pauvreté, à financer l’éducation, à améliorer les conditions de vie de nos paysans en milieu rural, à y apporter l’eau potable, l’électricité, des dispensaires, etc.

 

Le tableau que vous décrivez est sombre. Que proposez-vous pour relancer et transformer le secteur ?

 

Il faut changer de cap et faire de l’amélioration des conditions de vie de nos paysans et de l’augmentation de la productivité, la priorité absolue en matière agricole. L’agriculture vivrière si importante pour la consommation quotidienne des ménages devra  être plus performante en termes de production et être rentable financièrement pour le producteur.

L’espoir renaît déjà avec l’arrivée de nouvelles autorités intègres et patriotes à la tête de notre pays. Ma contribution en tant que citoyen est de leur demander de travailler à réunir toutes les conditions idoines aux fins de construire une agriculture intensive en Guinée. Ce qui va permettre d’augmenter les revenus des agriculteurs, de réduire le coût de la nourriture et de promouvoir une croissance économique inclusive.

Pour que ce défi soit relevé à court, moyen et long terme, l’Etat doit agir dans plusieurs domaines, de concert avec tous les acteurs à divers niveaux : lever les barrières à la diffusion de technologies étrangères et au développement de technologies nationales ; investir dans la gouvernance foncière ; améliorer les services de vulgarisation, améliorer les activités après récoltes et l’accès aux marchés et lutter efficacement contre la corruption et la mal gouvernance dans le secteur.

La première chose à faire est d’abord une bonne gestion des revenus des produits agricoles qui doivent être protégés de la prévarication. La première règle pour ramener la confiance dans ce milieu – comme dans d’autres secteurs - sera de mettre un terme à la corruption, à l’opacité et d’associer les paysans dans une transparence totale aussi bien à l’effort de production qu’au partage des bénéfices et des responsabilités.

De façon spécifique, il faut accroître les investissements dans le milieu agricole en commençant par créer les infrastructures qui encourageront les investisseurs nationaux et étrangers à agir efficacement dans ce secteur. Parmi ces infrastructures de base, il faudra améliorer et créer des routes viables, établir le réseau électrique, favoriser l’accès à l’eau potable, réduire les taxes agricoles et lever tout autre obstacle au progrès agricole. Il est irréaliste de croire que les investisseurs iront dans un endroit où ils ne peuvent avoir aucune infrastructure de base qui leur permettront de s’y installer en toute sécurité et en confiance, de s’assurer que leurs investissements peuvent être efficaces et bénéfiques et où ils devront payer des taxes trop élevées dans le processus de production.

Le rôle des nouvelles autorités de la Transition, que je soutiens totalement, sera de créer un cadre incitatif et protecteurs pour les investisseurs nationaux et étrangers afin que chaque acteur – paysans et investisseurs – puissant tirer son épingle du jeu et que le milieu rural puisse impulser le développement du pays.

La modernisation agricole exigera des équipements, du matériel, de la technologie et des paysans bien formés. Cela veut dire qu’il faut permettre à nos paysans d’avoir accès à des crédits pas chers qui leur permettront d’améliorer leur production et d’accroître leurs revenus. C’est pourquoi, il faudra se tourner vers les organisations internationales spécialisées, comme la Banque mondiale, afin que des projets viables, qui n’intéressent pas souvent les banques commerciales, soient financés en milieu rural.

L’objectif  est simple et clair : par une activité économique rentable, efficace, soutenue, dynamique, donner vie au milieu rural. Il s’agit de permettre à nos zones rurales de sortir de la pauvreté dans laquelle elles se débattent depuis des décennies en les aidant à produire, par le travail, les richesses qui lui permettront d’améliorer les conditions de vie quotidienne de nos populations rurales.

Il s’agit aussi de fournir aux populations guinéennes, des produits en grande quantité et de bonne qualité – donc moins chers – pour nous permettre d’atteindre l’autosuffisance alimentaire dans tous les domaines agricoles et de l’élevage.

La modernisation et la productivité de l’agriculture signifient aussi la formation des paysans aux techniques modernes de production. Cela signifie aussi qu’ils doivent bénéficier d’équipements modernes et performants. Il  faudra encourager nos jeunes diplômés et jeunes agriculteurs à voir en l’agriculture, un débouché rentable pour eux-mêmes en leur ouvrant la porte aux investissements, aux financements et à l’équipement en matériel agricole. Ils ont un potentiel et une expérience qui doivent être fructifiés. Il faut arrêter l’exode rural qui bonde nos villes de jeunes qui ne trouvent finalement aucun emploi à cause du marasme généralisé.

Nos ingénieurs agricoles doivent être déployés sur le terrain et non dans les bureaux climatisés. Nos laboratoires et centres de recherches agricoles doivent être soutenus afin que leurs recherches puissent aboutir à des résultats concrets au niveau de l’amélioration des techniques agricoles et de la production. Toutes les ressources intellectuelles et humaines de notre pays devront être mobilisées et exploitées efficacement pour donner à notre agriculture son élan et toute sa puissance.

Il s’agira aussi de faire de l’espace rural, un lieu de confiance pour les investisseurs et les paysans, un lieu d’activités intenses, de développement, de productivité accrue, de productions variées et de gestion transparente. L'Etat devra faire tous les investissements nécessaires à cet égard (eau, route, électricité, dispensaires, écoles, etc.) pour impulser le développement et trouver les partenaires nationaux et internationaux pour atteindre ces objectifs capitaux pour notre pays.

 

Dans l’immédiat, que suggérez-vous aux nouvelles autorités de la Transition ?

 

J’aime la Guinée. Elle m’a tout donné. C’est à mon tour de tout lui donner. C’est pourquoi, je formule ces propositions constructives. A court, moyen et long terme, il faudra poser des actes concrets pour donner le sourire au monde rural : instaurer la pratique de l’agriculture intensive (application de la précision en agriculture, aménagement hydro-agricole pour la retenue d’eau et son utilisation adéquate durant toute la saison) ; récupérer les domaines de l’Etat et leur mise en valeur pendant les différentes saisons pour maximiser la production et la productivité ; assurer l’éducation alimentaire de manière à ce que les Guinéens insèrent dans leur régime de tous les jours d’autres aliments que le riz  et encourager les investissements privés dans le secteur de l’agriculture, l’élevage, la pèche, l’horticulture, etc. A cela s’ajoutent d’autres mesures qu’on peut mettre en œuvre : Former et recycler des cadres dans le secteur de l’agriculture ; impliquer massivement les femmes dans la relance agricole ; créer des centres de vulgarisation agricole et des centres de recherches ; créer des banques de crédit agricole et des centres de recherche universitaire et renforcer ceux déjà en place ; informatiser les fichiers en agriculture ; respecter la connaissance indigène dans les pratiques de l’agriculture et appliquer les systèmes informatiques dans l’agriculture (GIS, GPS).

Voilà en résumé, ma contribution citoyenne pour faire de la Guinée, une puissance agricole.


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