Ci-Lance : repenser l’orientation pour réduire le chômage des jeunes
Heure de publication : 19:20 - Temps de lecture : 4 min 26 s
Ariel Djomakon, expert en employabilité, entrepreneuriat et leadership civique, spécialiste en éducation financière et directeur de ASDF KDEI. – © DR.
Texte par : Thalf Sall
Dans un contexte où des milliers de jeunes diplômés peinent à accéder à leur premier emploi en Afrique de l’Ouest, une expérimentation menée dans l’espace CEDEAO explore une autre voie : relier compétences, orientation et opportunités concrètes. Avec 467 jeunes touchés en phase pilote et plus de 100 bénéficiaires ayant déjà ajusté leurs choix professionnels, Ci-Lance teste un modèle hybride d’insertion encore en construction.
Dans plusieurs pays de l’espace CEDEAO, le chômage des jeunes diplômés reste un paradoxe persistant. Les universités produisent chaque année des milliers de nouveaux diplômés, mais une grande partie d’entre eux n’accède pas à un emploi correspondant à leur formation.
Les causes sont connues mais rarement résolues de manière systémique. Les systèmes éducatifs restent partiellement déconnectés des réalités du marché du travail. Les dispositifs d’orientation sont souvent génériques, peu personnalisés et insuffisamment basés sur des données de compétences. À cela s’ajoute un manque d’expérience professionnelle en sortie de formation et un accès limité aux réseaux d’employeurs.
Selon un socio-économiste ivoirien et consultant en politiques d’emploi, ce décalage est structurel : « Le problème n’est pas uniquement le manque d’emplois, mais l’absence de passerelles organisées entre formation, compétences réelles et opportunités économiques. »
Ci-Lance : une réponse hybride centrée sur les compétences et l’action
C’est dans ce contexte que s’inscrit Ci-Lance, une plateforme développée au Bénin par la startup studio éducatif ASDF KDEI, dirigée par Ariel Djomakon. Elle propose une approche combinant outils numériques, accompagnement humain et mise en relation professionnelle.
La solution repose sur un parcours structuré en plusieurs étapes complémentaires. Elle débute par une évaluation des compétences, à travers des tests techniques et comportementaux permettant d’établir un profil individualisé. L’objectif est de réduire les choix de carrière approximatifs en objectivant les aptitudes réelles de chaque jeune.
Cette première phase est suivie d’un accompagnement personnalisé, qui inclut du coaching en orientation, la préparation aux entretiens et le développement des compétences comportementales, souvent déterminantes dans l’accès à l’emploi.
Le dispositif intègre un apprentissage par projet, où les jeunes sont mis en situation à travers des exercices pratiques et des simulations professionnelles. Cette approche vise à transformer les connaissances théoriques en compétences concrètes et opérationnelles.
La plateforme facilite la mise en relation avec le monde professionnel, en connectant les bénéficiaires à des mentors, des entreprises et des programmes d’insertion, afin de favoriser l’accès à des stages, des premières expériences ou des opportunités d’emploi.
Même dans des zones à faible connectivité, Ci-Lance s’appuie sur un modèle hybride combinant outils numériques accessibles et accompagnement humain, afin de garantir une inclusion plus large.
Une expérimentation terrain élargie dans l’espace CEDEAO
En 2025, Ci-Lance a été testée dans plusieurs territoires du Bénin, dans une logique de montée en charge progressive. Initialement conçue pour accompagner 380 jeunes diplômés, l’expérimentation a finalement touché 467 jeunes, dépassant ainsi les objectifs fixés.
Cette phase pilote s’est appuyée sur plusieurs partenariats avec des structures locales engagées dans l’employabilité, permettant de déployer la solution dans des territoires comme Abomey-Calavi, Ouidah, Dassa-Zoumè, Parakou ou encore Natitingou. Au total, 229 jeunes ont été formés et orientés dans ces différentes zones, tandis que des sessions complémentaires organisées directement par l’équipe ont permis d’accompagner plusieurs dizaines d’autres participants. Par ailleurs, plus de 238 candidatures ont été enregistrées via des dispositifs en ligne et de terrain, témoignant de l’intérêt suscité par l’initiative.
Selon les données collectées, plus de 100 jeunes ont déjà pu ajuster leurs choix professionnels grâce à l’accompagnement proposé. Les premiers retours indiquent une meilleure clarté dans les décisions d’orientation ainsi qu’une adéquation plus forte entre les compétences identifiées et les projets professionnels envisagés.
Une participante accompagnée à Parakou, une ville située au centre-nord du pays, résume ainsi son expérience : « Avant Ci-Lance, je pensais que je devais juste chercher un emploi. Maintenant, je comprends mieux mes compétences et les métiers qui me correspondent réellement. »
Un modèle en expérimentation : des résultats encourageants dans un écosystème encore en construction
Interrogée sur la phase pilote, une experte en innovation sociale et employabilité insiste sur la pertinence de l’approche, tout en appelant à une lecture lucide des conditions de réussite : « La valeur de ce type de solution ne repose pas uniquement sur l’outil, mais sur la capacité de l’écosystème à transformer l’orientation en opportunités d’emploi concrètes. »
Les retours de terrain font apparaître plusieurs avancées. Les parcours professionnels sont davantage structurés, les jeunes accèdent plus rapidement à des stages ou à des premières expériences, et les choix d’orientation gagnent en cohérence, s’éloignant progressivement des trajectoires subies ou par défaut.
Cette dynamique reste toutefois dépendante d’un environnement encore fragile. L’accès inégal au numérique, particulièrement dans certaines zones rurales, limite l’appropriation de la solution. Le réseau d’entreprises partenaires demeure insuffisant pour répondre à la demande croissante d’opportunités concrètes. L’absence de dispositifs robustes de suivi à long terme complique l’évaluation fine de l’impact réel sur les trajectoires professionnelles.
Ces constats ne remettent pas en cause la pertinence de Ci-Lance. Ils rappellent une réalité structurante : une innovation d’insertion ne peut produire des effets durables sans un écosystème solide, coordonné et activement engagé autour d’elle.
Passage à l’échelle : une ambition régionale encore conditionnée par les leviers structurels
ASDF KDEI porte une ambition claire : étendre Ci-Lance à l’ensemble de l’espace CEDEAO, en partenariat avec des institutions académiques, des programmes publics et des acteurs privés de l’emploi. Le dispositif s’inscrit dans une logique modulaire, pensée pour être adaptée aux réalités des différents pays confrontés aux mêmes défis d’insertion des jeunes.
« Il y a près d’un an, nous partagions une vision : permettre à 30 000 jeunes diplômés de l’espace CEDEAO, souvent sans expérience professionnelle, d’accéder à leur première vraie opportunité. Nous étions partis de 38 jeunes diplômés avant d’évoluer vers 380. Grâce au soutien des partenaires et des acteurs engagés de l’employabilité, nous avons finalement interagi avec 467 jeunes », explique Ariel Djomakon, expert en employabilité, entrepreneuriat et leadership civique, spécialiste en éducation financière et directeur de ASDF KDEI.
Cette montée en puissance confirme l’intérêt du modèle, mais souligne également ses conditions de viabilité. Le passage à l’échelle dépendra d’abord de la capacité à mobiliser des financements durables, essentiels pour garantir l’accessibilité et la continuité du dispositif. Il repose aussi sur le renforcement du réseau de mentors, d’entreprises et d’institutions capables de transformer l’accompagnement en opportunités réelles. Son intégration dans les politiques publiques et les systèmes éducatifs sera déterminante pour inscrire la solution dans la durée.
Ci-Lance s’inscrit ainsi dans une nouvelle génération de solutions d’employabilité en Afrique de l’Ouest, où la technologie ne remplace pas l’humain, mais structure et facilite l’accès aux opportunités.
L’expérimentation confirme qu’une approche combinant évaluation des compétences, accompagnement personnalisé et mise en relation professionnelle peut améliorer la clarté des parcours et renforcer les perspectives d’insertion. Elle rappelle aussi une exigence centrale du journalisme de solutions : aucune innovation, aussi pertinente soit-elle, ne peut produire un impact durable sans un écosystème capable de la soutenir, de la financer et de la relier concrètement aux réalités du marché du travail.
