Réinventer la presse africaine : Maximin Tchibozo livre son diagnostic et ses solutions
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Maximin Tchibozo, directeur de publication de Matin Libre, partage son diagnostic lucide sur les défis de la presse africaine et propose des solutions concrètes pour bâtir un journalisme indépendant, crédible et résolument tourné vers l’action. – © DR.
Propos recueillis par : Thalf Sall
MaximinTchibozo est le directeur de publication du quotidien Matin Libre au Bénin et cumule plus de 30 ans d’expérience au sein des principaux médias du pays. Ancien journaliste et directeur de publication du journal Le Matinal et reconnu comme l’un des « doyens » de la presse béninoise, il possède une connaissance approfondie des défis, des enjeux et des opportunités qui traversent le secteur médiatique. Engagé, visionnaire et profondément attaché à l’éthique journalistique, il œuvre activement pour promouvoir un journalisme constructif et orienté solutions. Dans cette interview exclusive, il livre son analyse du paysage médiatique africain, décrypte les causes profondes des difficultés rencontrées et propose des solutions concrètes pour réinventer la presse au Bénin et sur l’ensemble du continent.
Comment décririez-vous l’état actuel de la presse au Bénin ?
La presse béninoise est diversifiée et relativement libre, surtout si l’on compare avec certains pays de la région. On observe une multiplication des médias écrits, audiovisuels et numériques, offrant aux citoyens un éventail d’informations plus large que jamais.
Cependant, cette vitalité apparente cache plusieurs fragilités structurelles. Les ressources financières restent limitées, ce qui rend de nombreux médias dépendants des recettes publicitaires ou des financements externes, au risque de compromettre leur indépendance. La formation continue des journalistes est insuffisante, et beaucoup ne bénéficient pas d’accompagnement pour s’adapter aux évolutions numériques et aux nouvelles exigences du journalisme. Enfin, la course à l’audience pousse certains médias à privilégier le sensationnel ou les titres accrocheurs, parfois au détriment de l’analyse approfondie et de la vérification rigoureuse des faits.
En résumé, la presse béninoise possède un potentiel immense, mais il reste un travail urgent à mener sur la qualité éditoriale, la professionnalisation et la durabilité économique pour qu’elle devienne un véritable pilier de la démocratie et du développement social.
Pourquoi parlez-vous de presse « relativement libre » ?
Le qualificatif « relativement libre » reflète la situation particulière de la presse au Bénin, où il reste difficile pour de nombreux médias et journalistes de mener des enquêtes approfondies, de critiquer ouvertement ou découvrir des sujets sensibles sans faire face à des pressions ou des contraintes implicites.
Cette liberté reste donc relative et conditionnée par plusieurs facteurs connus de tous. La dépendance financière aux annonceurs ou aux financements externes influence indirectement les contenus éditoriaux. Certaines pressions politiques ou administratives, parfois subtiles mais tangibles, dissuadent des médias de publier certaines enquêtes ou analyses. Les limites en termes de formation et de culture professionnelle journalistique restreignent la capacité de certains médias à exercer pleinement leur rôle de contre-pouvoir.
Malgré ces contraintes, il existe au Bénin des médias et des journalistes qui continuent de produire un travail rigoureux, indépendant et crédible, à l’image de Matin Libre. Ces professionnels démontrent qu’il est possible de conjuguer liberté, responsabilité et qualité éditoriale, même dans un environnement complexe.
Justement, quels sont les principaux problèmes que rencontrent aujourd’hui les médias africains ?
Les médias africains sont confrontés à des défis à la fois structurels et conjoncturels qui limitent leur capacité à remplir pleinement leur rôle d’information et de contre-pouvoir. Le manque de moyens financiers est un problème récurrent. De nombreux médias dépendent des recettes publicitaires ou de financements externes, ce qui influence, directement ou indirectement, leurs contenus et réduit leur indépendance éditoriale.
Il existe également un déficit de crédibilité, souvent lié aux pressions politiques, économiques ou institutionnelles. Dans certains contextes, les journalistes se trouvent confrontés à des contraintes implicites qui limitent leur liberté éditoriale et leur capacité à enquêter sur des sujets sensibles.
Le journalisme d’enquête et d’investigation reste encore trop peu développé. Trop de médias négligent les standards internationaux en matière de rigueur, de vérification des faits et de contextualisation. La formation continue des journalistes est souvent insuffisante, ce qui freine leur capacité à s’adapter aux nouvelles technologies, au traitement des données et aux exigences du journalisme numérique moderne.
Par ailleurs, l’avènement des réseaux sociaux représente un défi majeur. Ces plateformes permettent certes de diffuser l’information rapidement et de toucher un large public, mais elles favorisent également la désinformation, la manipulation et la propagande. Dans ce contexte saturé de contenus non vérifiés et souvent sensationnalistes, les journalistes doivent redoubler d’efforts pour maintenir la confiance du public et affirmer la valeur d’un journalisme fiable et responsable.
En résumé, les médias africains doivent concilier indépendance, rigueur éditoriale et maîtrise des outils numériques, tout en développant des stratégies pour lutter contre la désinformation et renforcer leur rôle de vecteur de développement social. Cela implique de bâtir de véritables entreprises de presse, capables de rémunérer correctement des journalistes bien formés, spécialisés et engagés, afin de garantir un journalisme de qualité, durable et crédible sur le long terme.
Selon vous, quelles sont les causes profondes de ces problèmes ?
Les causes sont multifactorielles et profondément ancrées dans le paysage médiatique africain.
Premièrement, le manque d’investissements durables dans les médias indépendants. Beaucoup de médias peinent à financer leur fonctionnement sur le long terme, ce qui limite leur capacité à produire des contenus de qualité, à investir dans des outils numériques performants ou à former correctement leurs journalistes. L’absence de modèles économiques solides maintient un cercle vicieux de dépendance financière et fragilise l’indépendance éditoriale.
Deuxièmement, la faiblesse des politiques publiques de soutien à la presse. Dans plusieurs pays africains, il n’existe pas de cadres réglementaires ni de mécanismes de financement ou d’incitations pour encourager l’indépendance et le professionnalisme des médias. Les institutions publiques pourraient jouer un rôle de soutien, mais leur action reste souvent insuffisante ou incohérente.
Troisièmement, un déficit de formation et de culture journalistique. Dès les écoles de journalisme, l’enseignement du reportage d’investigation, de l’analyse critique et de la rigueur éditoriale reste souvent limité. De nombreux journalistes débutent leur carrière sans maîtriser pleinement les compétences nécessaires pour produire des contenus fiables, étayés et contextualisés, ou pour s’adapter aux exigences du journalisme numérique moderne. Trop souvent, ils sont formés sur le tas, ou n’ont reçu aucune formation structurée, ce qui compromet leur capacité à exercer le métier de manière professionnelle et à répondre aux standards internationaux.
Enfin, la pression du marché et le besoin de survie immédiate. Face à des audiences exigeantes et une compétition intense pour capter l’attention, certains médias privilégient le sensationnel, les titres accrocheurs et les contenus viraux au détriment de l’information approfondie et de la qualité éditoriale. Ce compromis, souvent nécessaire pour assurer la survie économique, contribue au déficit de crédibilité du secteur.
En somme, ces causes combinent manque de ressources, faiblesse institutionnelle, insuffisance de formation et contraintes économiques, ce qui explique pourquoi de nombreux médias africains peinent encore à jouer pleinement leur rôle de contre-pouvoir et de moteur de développement social.
Comment la dépendance financière impacte-t-elle l’indépendance éditoriale ?
La dépendance financière est l’un des défis majeurs de la presse africaine. Beaucoup de médias dépendent fortement de la publicité, des subventions publiques ou de paiements ponctuels parfois appelés « Gombo », ce qui peut influencer directement ou indirectement la ligne éditoriale.
Cette situation crée un dilemme permanent pour les rédactions : d’un côté, le devoir d’informer le public de manière critique, objective et indépendante ; de l’autre, la nécessité de sécuriser les ressources financières indispensables à la survie du média. Dans certains cas, cela se traduit par une autocensure implicite, par la mise en avant de contenus favorables aux annonceurs ou aux pouvoirs publics, ou par la priorité donnée à des sujets plus « rentables » ou sensationnels au détriment de l’analyse et de l’investigation.
Ainsi, la soutenabilité économique d’un média est indissociable de son indépendance éditoriale. Pour garantir une presse crédible et responsable, il est essentiel de développer des modèles économiques durables, basés sur la diversification des revenus, la transparence et l’entrepreneuriat médiatique, afin de permettre aux journalistes de travailler en toute autonomie et de respecter pleinement leur mission d’information.
Quels sont, selon vous, les grands défis du journalisme numérique en Afrique ?
La transition numérique est un défi majeur. Les médias doivent investir dans les plateformes digitales, la formation aux nouvelles technologies, le traitement des données et la sécurisation des contenus. Parallèlement, la prolifération des fake news sur les réseaux sociaux menace la confiance du public et impose une vigilance constante.
Comment Matin Libre tente-t-il de répondre à ces défis ?
Nous avons diversifié nos supports : journal papier, site web, réseaux sociaux, newsletter, WebTV. Nous investissons dans la formation continue de nos journalistes et renforçons notre département d’enquête. Nous privilégions aussi les partenariats institutionnels et internationaux, comme celui avec la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS), pour valoriser le journalisme constructif et les solutions positives en Afrique.
Que pensez-vous du concept de journalisme de solutions ?
C’est une approche essentielle pour l’Afrique. Le journaliste ne doit pas seulement dénoncer les problèmes, il doit aussi mettre en lumière les initiatives qui fonctionnent et les solutions concrètes. Cela valorise l’action locale et encourage la population et les décideurs à s’inspirer de ces réussites.
Le journalisme de solutions permet de restaurer la confiance dans les médias, de montrer que l’Afrique est capable d’innover et d’agir. Le public est inspiré, motivé à reproduire les initiatives positives et à soutenir les politiques ou projets qui fonctionnent.
Comment la SAS contribue-t-elle selon vous à ce type de journalisme ?
La Semaine l’Afrique des Solutions (SAS) joue un rôle de véritable catalyseur pour le journalisme constructif en Afrique. Elle offre une plateforme internationale unique pour mettre en lumière les innovations africaines et leurs impacts concrets, en valorisant les initiatives locales qui répondent aux défis économiques, sociaux et environnementaux du continent.
En privilégiant le journalisme de solutions, la SAS contribue à changer le récit traditionnel sur l’Afrique, souvent centré sur les crises et les difficultés, et incite les médias à adopter une approche plus positive, constructive et inspirante. Les journalistes sont encouragés à produire des contenus qui analysent les problèmes tout en mettant en évidence les réponses concrètes et les bonnes pratiques.
Cette démarche a un double impact : elle renforce la crédibilité et la pertinence des médias qui s’y engagent, et elle inspire les citoyens, les décideurs et les entrepreneurs à s’impliquer dans la transformation du continent. La SAS démontre ainsi que le journalisme peut être à la fois rigoureux, utile et orienté vers l’action, tout en contribuant à un changement positif durable.
Quelles solutions concrètes préconisez-vous pour réinventer la presse béninoise et africaine ?
Pour transformer durablement les médias au Bénin et en Afrique, il est essentiel d’agir sur trois axes complémentaires.
Premièrement, renforcer la formation et la professionnalisation des journalistes. Cela inclut l’acquisition des standards internationaux de rigueur et d’éthique, la maîtrise des outils numériques, le journalisme d’enquête, l’analyse critique et la contextualisation des informations. La formation continue est cruciale pour permettre aux journalistes de s’adapter aux évolutions technologiques, aux exigences du journalisme numérique et aux nouvelles attentes d’un public de plus en plus exigeant.
Deuxièmement, développer des modèles économiques durables. La survie et l’indépendance des médias passent par la diversification des revenus : abonnements, partenariats éthiques, contenus sponsorisés transparents, services médias innovants et entrepreneuriat médiatique. Des médias économiquement solides peuvent préserver leur indépendance éditoriale, investir dans la qualité des contenus et offrir des conditions décentes à leurs journalistes.
Troisièmement, promouvoir le journalisme de solutions et les enquêtes de fond. En mettant en lumière les initiatives positives, les innovations sociales et économiques, et les réponses concrètes aux défis locaux, les médias peuvent restaurer la confiance du public et renforcer leur crédibilité. Cette approche encourage également les journalistes à analyser les problèmes en profondeur, tout en montrant des pistes d’action et des alternatives constructives.
En combinant formation, indépendance économique et journalisme constructif, la presse béninoise et africaine peut non seulement surmonter ses fragilités actuelles, mais aussi devenir un véritable moteur de démocratie, de développement social et d’innovation sur le continent.
Quels résultats attendez-vous de ces mesures ?
Une presse plus indépendante, crédible et influente. Des médias capables de produire des contenus de qualité qui influencent les politiques publiques, renforcent l’inclusion sociale et stimulent l’innovation. À terme, une population mieux informée et engagée.
Selon vous, quel rôle peuvent jouer les médias dans le développement économique et social ?
Les médias sont des leviers de développement. Une information crédible guide les décisions des citoyens, soutient l’entrepreneuriat, favorise l’émergence de leaders et stimule les initiatives locales. Le journalisme de solutions, en particulier, met en lumière les bonnes pratiques et inspire l’action.
Comment voyez-vous l’avenir de la presse africaine ?
Je suis optimiste. La jeunesse africaine est connectée et créative. Si nous investissons dans la formation, l’innovation et la qualité éditoriale, nous pouvons bâtir une presse indépendante, influente et durable, capable de rivaliser à l’échelle internationale.
Quel conseil donneriez-vous aux jeunes journalistes africains ?
Soyez curieux, rigoureux et profondément attachés à l’éthique. Investissez dans vos compétences numériques, vos capacités d’enquête et votre culture journalistique, car ce sont elles qui vous permettront de produire un travail crédible et impactant. Valorisez toujours les initiatives et solutions locales, en donnant à votre public des contenus constructifs et éclairants.
Ne cédez jamais aux pressions économiques ou politiques, et préservez votre indépendance comme votre bien le plus précieux. Votre responsabilité est immense : construire une presse crédible, respectée et capable de contribuer positivement au développement de l’Afrique. Chaque article que vous produisez peut être un levier de transformation et un exemple de journalisme responsable pour les générations à venir.
Pour conclure, comment voyez-vous la contribution de Matin Libre à cette transformation ?
Matin Libre entend être un acteur de référence dans la transformation du paysage médiatique africain, en démontrant que journalisme rigoureux et solutions concrètes peuvent coexister. Nous continuerons à mettre en lumière les innovations et initiatives locales, à renforcer les compétences de nos journalistes et à inspirer d’autres médias africains à adopter une approche constructive et responsable.
Notre partenariat de longue date avec la Semaine l’Afrique des Solutions (SAS) illustre parfaitement notre engagement : mettre le journalisme au service de l’impact, du développement et de la transformation positive en Afrique, tout en contribuant à élever les standards de qualité, de crédibilité et d’éthique dans le secteur.
