« Partir pour apprendre, revenir pour construire » : et si le retour devenait une chance plutôt qu’une rupture ?

Heure de publication : 18:25 - Temps de lecture : 3 min 52 s

Former, accompagner, construire. À travers son projet « Partir pour apprendre, revenir pour construire », Héléna Nzita Pambou propose une approche innovante qui transforme les ruptures de parcours des jeunes migrants en opportunités de développement. – © Image générée.

Texte par : Thalf Sall

Face à l’impasse vécue par de nombreux jeunes migrants devenus majeurs, une initiative portée par Héléna Nzita Pambou propose de transformer une vulnérabilité sociale en levier de développement économique entre l’Europe et l’Afrique.

Chaque année en France, des milliers de Mineurs Non Accompagnés (MNA) sont accueillis, protégés, scolarisés et formés au sein des dispositifs de l’Aide sociale à l’enfance. Pendant plusieurs années, éducateurs, enseignants, travailleurs sociaux, maîtres d’apprentissage et institutions publiques investissent temps, énergie et ressources pour construire leur autonomie.

Pourtant, lorsque ces jeunes atteignent l’âge de 18 ans, une partie d’entre eux se retrouve confrontée à une réalité brutale : précarité administrative, incertitudes liées au séjour, interruption de l’accompagnement et absence de perspectives clairement définies. Ce moment charnière constitue l’un des angles morts les plus méconnus des politiques publiques contemporaines.

C’est précisément à cet endroit que s’inscrit le projet « Partir pour apprendre, revenir pour construire », imaginé par Héléna Nzita Pambou, conseillère en ingénierie sociale et spécialiste de la protection de l’enfance. Son ambition est audacieuse : faire du retour volontaire un projet construit, choisi et porteur d’avenir, plutôt qu’une issue subie.

 

Un problème invisible qui fragilise des milliers de parcours

 

Le paradoxe est saisissant. Durant leur minorité, les Mineurs Non Accompagnés figurent parmi les publics les plus accompagnés des dispositifs de protection. Une fois majeurs, certains deviennent progressivement invisibles.

La question n’est pas seulement administrative. Elle est humaine, économique et sociétale.

Ces jeunes ont souvent acquis des compétences professionnelles recherchées dans des secteurs tels que le bâtiment, la restauration, la boulangerie, l’électricité, la maintenance ou la logistique. Ils ont appris un métier, développé une expérience de terrain et construit un projet de vie.

Mais lorsque leur situation administrative se complique, une partie de ce capital humain risque d’être perdue.

Les causes profondes de cette situation sont multiples. D’un côté, la protection de l’enfance poursuit une logique éducative et d’autonomisation progressive. De l’autre, les politiques migratoires répondent à des impératifs de régulation et de gestion des titres de séjour. Entre ces deux logiques institutionnelles, certains jeunes se retrouvent dans un espace de fragilité où les dispositifs peinent à se coordonner.

Cette rupture produit des conséquences concrètes : décrochage social, perte de confiance, errance administrative, difficultés d’insertion et parfois disparition pure et simple des radars institutionnels.

Le coût humain est élevé. Le coût économique l’est tout autant, puisqu’il conduit à gaspiller des années d’investissement éducatif et professionnel.

 

Une solution qui relie protection de l’enfance, migration et développement économique

 

Le projet porté par Héléna Nzita Pambou repose sur une idée simple : anticiper les ruptures plutôt que les subir. Au lieu d’attendre qu’un jeune se retrouve sans solution, le dispositif propose d’ouvrir très tôt un espace de réflexion autour de son avenir, y compris lorsque l’hypothèse d’un retour volontaire dans le pays d’origine peut être envisagée.

L’approche se distingue des mécanismes traditionnels de retour par sa dimension globale. Le retour n’est jamais présenté comme une obligation. Il est pensé comme un projet construit progressivement avec le jeune, en tenant compte de ses aspirations, de ses compétences, de son environnement familial et des opportunités économiques existantes dans son pays d’origine.

Le parcours s’appuie sur une méthodologie structurée en six étapes : évaluation de la situation, accompagnement psychosocial, réflexion sur les perspectives possibles, construction du projet économique, préparation opérationnelle puis accompagnement après l’installation.

L’innovation réside également dans la création de la plateforme numérique « Avenirs et Ambitions ». Cette infrastructure doit permettre de coordonner les acteurs situés en France et en Afrique, de suivre les trajectoires dans le temps et de produire des données aujourd’hui inexistantes sur le devenir des jeunes après leur sortie des dispositifs de protection.

À terme, cette plateforme pourrait devenir un outil de référence pour mesurer l’impact réel des politiques d’accompagnement et améliorer les décisions publiques.

 

Un modèle économique pensé pour être reproduit à grande échelle

 

L’une des originalités du projet réside dans sa dimension entrepreneuriale. Plutôt que de financer uniquement un retour géographique, « Partir pour apprendre, revenir pour construire » ambitionne de créer les conditions d’une insertion économique durable.

Pour y parvenir, le dispositif prévoit le développement de micro-unités productives organisées sous forme de franchises sociales.

Boulangerie, restauration, maintenance électrique, bâtiment, logistique ou encore services techniques : ces activités ont été sélectionnées parce qu’elles correspondent à des besoins identifiés dans plusieurs territoires africains et parce qu’elles peuvent être reproduites facilement.

Chaque unité économique est conçue selon un modèle standardisé comprenant les procédures, les formations, les outils de gestion et l’accompagnement nécessaire au démarrage. Cette standardisation constitue un levier puissant de réplication.

Si l’expérimentation démontre son efficacité, le modèle pourrait être déployé dans différents pays africains en s’adaptant aux réalités économiques locales.

L’impact attendu dépasse largement le bénéficiaire direct. Une boulangerie génère des besoins en livraison, maintenance, emballage ou approvisionnement. Une activité dans le bâtiment mobilise d’autres métiers complémentaires. Chaque projet crée ainsi une chaîne de valeur locale susceptible de produire des emplois supplémentaires et de stimuler l’économie des territoires concernés.

 

Les défis à relever pour transformer l’ambition en réussite

 

Comme toute innovation sociale ambitieuse, le projet devra toutefois relever plusieurs défis. Le premier concerne le financement. Déployer un accompagnement transnational, assurer un suivi de longue durée et soutenir des projets économiques nécessitent des ressources importantes et pérennes.

Le second défi porte sur la mobilisation des partenaires institutionnels et économiques dans les pays d’origine. La réussite du dispositif dépendra fortement de la qualité des écosystèmes locaux capables d’accueillir les jeunes et de soutenir leurs projets.

Enfin, l’évaluation sera déterminante. Le projet devra démontrer sa capacité à réduire les ruptures de parcours, à améliorer l’insertion professionnelle et à générer un impact économique mesurable sur les territoires concernés.

C’est précisément sur ce terrain que la plateforme « Avenirs et Ambitions » pourrait constituer un atout majeur en fournissant des indicateurs fiables et des données de suivi longitudinales rarement disponibles aujourd’hui.

 

Réinventer les trajectoires entre deux continents

 

À l’heure où les débats sur les migrations se concentrent souvent sur les questions de contrôle ou de gestion des flux, « Partir pour apprendre, revenir pour construire » propose un changement de perspective. Le projet ne considère pas les jeunes comme un problème à résoudre, mais comme un potentiel à valoriser.

Il repose sur une conviction forte : les compétences acquises en Europe peuvent devenir des moteurs de développement en Afrique lorsqu’elles sont accompagnées, reconnues et intégrées dans des dynamiques économiques locales.

En transformant un moment de vulnérabilité en opportunité de construction, Héléna Nzita Pambou ouvre une piste nouvelle dans le champ de la protection de l’enfance, de la migration circulaire et du développement partagé. Une piste qui mérite d’être observée de près, tant elle répond à une question essentielle de notre époque : comment faire en sorte qu’aucun jeune ne voie son avenir s’interrompre au seuil de sa majorité ?


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